lundi 3 juin 2013

Le Cœur de Hialmar

"Poèmes barbares"

LE CŒUR DE HIALMAR

Leconte de Lisle, 1871

© Auteur inconnu - Source www.hebus.com


Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
l'épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au−dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.

La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
appuyé des deux mains au tronçon de sa lame.
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.

−holà !  Quelqu'un a−t−il encore un peu d' haleine,
parmi tant de joyeux et robustes garçons
qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
comme des merles dans l' épaisseur des buissons ?

Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J'entends un immense murmure
pareil aux hurlements de la mer ou des loups.

Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d' hommes !
Ouvre−moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon coeur tout chaud à la fille d'Ylmer.

Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
et chantent, en heurtant les cruches d' or, en chœur,
à tire d' aile vole, ô rôdeur de bruyère !
Cherche ma fiancée et porte−lui mon coeur.

Au sommet de la tour que hantent les corneilles
tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs.
Deux anneaux d' argent fin lui pendent aux oreilles,
et ses yeux sont plus clairs que l' astre des beaux soirs.

Va, sombre messager, dis−lui bien que je l' aime,
et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
qu' il est rouge et solide et non tremblant et blême ;
et la fille d'Ylmer, corbeau, te sourira !

Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J' ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
je vais m'asseoir parmi les dieux, dans le soleil ! 



Charles Marie René Leconte de L'Isle 1864



NOTES


NOTES SUR L'AUTEUR :   Leconte de L'Isle  (22 octobre 1818- 17 juillet 1894)

Charles Marie René Leconte de L'Isle est considéré comme le chef de file des Parnassiens, entre romantisme et symbolisme. Il privilégie la beauté du texte dont l'Antiquité et la Nature fournissent les modèles absolus.

Né à la Réunion en 1818, sa jeunesse est partagée entre l'île Bourbon et la Bretagne, puis il s'installe à Paris en 1845.
Après une courte période politique il se consacre entièrement en 1848 à littérature et produit dans de nombreux domaines : poésie, préfaces, traductions d'auteurs anciens et pièces de théâtre...
Il travaille à la bibliothèque du Sénat et rentre à l'Académie française en 1885 au fauteuil de Victor Hugo.Il meurt dans la force de l'âge le 17 juillet 1894.
Son oeuvre est dominée par 3 recueils de poésie : 
- Poèmes antiques (1852), 
- Poèmes barbares (1862) et 
- Poèmes tragiques (1884)
La poésie panthéiste de Leconte de L'Isle dans laquelle  "il avait rendu leurs anciens noms aux dieux" représente un des tous premiers regards portés par le Moderne sur les Héros de l'ancienne Europe, pas seulement grecque et romaine mais aussi celte et nordique... 
(© Source Wikipédia)


NOTES SUR LE POÈME :    Le coeur de Hialmar 


Inspiré par une ancienne poésie scaldique* traduite"le chant de mort d'Hialmar" tiré du "Herwara Saga", Leconte de l'Isle l'adapte en rimes et, tout en respectant le caractère épique des mythologie nordiques (Edda)  La mort du héros est  modifiée, plus tragique (seul et offrant son coeur) inspiré peut-être par la romancero ou Durandart mortellement blessé à la bataille de Roncevaux demande à Montesimos de lui arracher le coeur pour le porter à Belerme...

" Leconte de l'Isle avait déjà donné ses "Poésies antiques quand un livre de Xavier Marnier tomba entre ses mains: "Chants populaires du Nord" (Islande, Danemark, Suède, Norvège, Féroe, Finlande), traduits en français et précédé d'une introduction. (...) Ces paroles furent pour le poète un trait de lumière (...) Il mettrait de sombres poèmes du Nord à côté de ses étincelants poèmes d'Orient et ayant chanté Bhagavat, les Asparas, l'arc de Civa, il chanterait le géant Ymer, les Elfes, l'épée d'Angantyr.
Parmi les poèmes islandais traduits dans le volume de Marmier, il trouvait deux chants guerriers remarquables, le "Chant de Hervor" et le "Chant de mort de Hialmar". Il les choisit entre tous comme caractéristiques de la poésie héroïque des Scandinaves et, sous ces titres nouveaux, l'épée d'Agantyr, le coeur de Hialmar, il les refit en les rendant encore plus significatifs encore. (...)
Le chant de la mort de Hialmar est un dialogue, Hialmar vient d'être frappé. Oervarod, son compagnon d'armes, l'interroge et le plaint (...)
(Dans ce chant, Hialmar mourant, demande à Oervarod (Odur) de porter son anneau d'or rouge à Ingeborg, la blanche fille de Hilmer, tandis que le corbeau et l'aigle arrivent sur le champ de bataille pour boire son sang.(ndlr))
Leconte de L'Isle fait mourir Hialmar plus tristement.Il fait nuit, il vente, la neige couvre le sol. (...) Aucun humain ne peut recevoir ses adieux, il les confiera donc (et ce sera bien digne d'un héros du Nord) au corbeau de la bruyère.(...) " 
(Extrait de "Les sources de Leconte de L'Isle" Joseph Vianey, 1907)


* POÉSIE SCALDIQUE (de "scald": poète nordique ) ou "écaulterie" apparaît en Norvège et en Islande vers le VII° siècle. C' est une poésie de tradition orale, véritable prouesse lexicale et rythmique chantée par les scalds, qui était des poètes officiels attachés à la cour des rois et des dignitaires, et qui rapportaient leurs hauts faits de leur vivant ou après leur mort.


Le style de cette littérature poétique est complexe et riche en variantes. Elle est basée sur une syntaxe libre, autorisant les inversions et la dispersion des mots multiples (par exemple: 126 noms pour désigner Odin) et enrichi d'images et de figures (par exemple: la terre est "le vaisseau qui traverse les âges") rendant donnant parfois au sens une dimension hermétique.
La déclamation semblait être virile, accentuant l'effet sonore des assonances et es allitérations syllabiques et syntaxiques
Ce n'est qu'à partir du XII° siècle, en Islande où elle subsiste, que cette littérature exceptionnelle est transcrite pour parvenir jusqu'à nous.

Sur ce sujet à lire notamment les travaux de Régis Boyer sur les sagas islandaises et l'Edda poétique...




Snorri Sturluson (1179-1241) auteur de l'Edda en prose.


 

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