dimanche 2 juin 2013

Sol invictus


A Cayenne, le dimanche 2 juin 2013

"On adore plutôt le soleil levant que le soleil couchant."

Proverbe français



Bihoreau violacé (Nyctanassa violacea) juvénile sur l'anse Nadau à Cayenne(Guyane) le 2  juin 2013 au matin

Chaque jour, avant que ne commence la journée, j'essaye de me hisser jusqu'à une lucarne du paysage pour regarder notre étoile venir nous dispenser son énergie.... Sans prétention rimbaldienne, cette "marche au soleil" matinale est pour moi un moment privilégié (et nécessaire) de réflexion, de réveil corporel autant que d'observation et de communion avec la Nature.

Ce matin alors que je longeais les anses et les pointes côtières de Cayenne dont les mangroves subissent cette année les assauts tant attendus de la houle libératrice du rivage envasé, mes pensées restaient quant à elles accrochées à ce blog naissant et à ses objectifs ambitieux et la difficulté de l'écriture...

Arrivé à l'anse Marchoux, une bande bigarrée d'oiseaux attire mon attention : un rassemblement d'aigrettes bleues, tricolores et blanches, profitant de la marée, fouille la vase nourricière en compagnie d'ibis rouges dont le plumage écarlate ne semble pas inquiéter les poissons que surveillent avec avidité buses et martins pêcheurs... 

Je ne me lasse jamais de regarder cette parade matutinale, qui possède tout  à la fois la noblesse d'un bal costumé, le désordre d'un marché aux poissons, et la  silencieuse lenteur d'un rituel sacré...

Retenu dans l'observation amusée et admirative des oiseaux traçant dans le ciel et la vase des danses colorées, j'en oublie la course du Sol Invictus émergeant de l'horizon marin. Mais heureusement, les doigts de lumière traversant le rideau en lambeaux des palétuviers, n'échappent pas aux princes du ciel qui m'offrent alors une manifestation d'adoration digne du Suryanamaskara, cette salutation au soleil pratiquée dans le Hatha Yoga hindou...

Au milieu des vols nerveux des moucherolles pies, les premiers rayons solaires viennent délicieusement caresser un jeune échassier, bihoreau assoupi sur sa branche. Réveillé par la lumière caressante de l'étoile, le jeune oiseau pivote face à la lumière et ouvre  lentement ses ailes pour mieux accueillir l'énergie dispensée.

La posture d'adoration figée durera de longues minutes, les ailes déployées, le cou tendu et tremblant de plaisir, l'oiseau semblant célébrer autant que profiter du Soleil levant, quant à lui, qui se retrouve divinisé par une telle attitude extatique...

Cet oiseau me rappelle aussitôt l'authenticité des rites anciens, où l'Homme intégré au milieu de la Nature respectée vivait en harmonie avec ses cycles. Le sens du Sacré côtoyait alors le sens de l'Honneur, et le Respect dominait les relations de tous les êtres vivants même au coeur des batailles... 

Le soleil est notre énergie et l'expression la plus visible des cycles de la Nature. Tous les Anciens sur tous les continents et à toutes les époques l'avaient compris, et la salutation au soleil sous ses diverses formes atteste de l'universalité de la tradition: rites primitifs, mythologies antiques, cultes païens, danses du soleil ou légendes anciennes et même jusque dans la représentation symbolique d'un Christ solsticial...

Et c'est justement à cette fête du "Sol Invictus" que me rappelle ce matin ce frêle oiseau , fidèle à sa tradition innée, obéissant toujours et encore à la Loi de la Nature protectrice et nourricière et à ses rythmes cycliques.

Nous cherchons souvent dans les philosophies compliquées ou les sagesses ésotériques des exemples à suivre, des chemins à emprunter...Alors qu'il suffit parfois, juste de donner aux choses un sens qui élève la pensée et sublime les actions individuelles. 

Mais quel sens donner aux actes ? 

Cornelius Castoriadis, dans son travail sur l'autonomie a démontré l'interdépendance des dimensions individuelles et collectives et que le sens qui est nécessaire pour éviter l'effondrement ou les utopies, ne peut s'inscrire que dans une harmonie avec une signification collective. Et ce philosophe franco-grec, éveilleur des consciences nous rappelle dans son essai sur "La montée de l'insignifiance" (1996),qu' “il ne peut pas y avoir d’‘autonomie’ individuelle s’il n’y a pas d’autonomie collective, ni de ‘création de sens’ pour sa vie par chaque individu qui ne s’inscrive dans le cadre d’une création collective de significations. Et c’est l’infinie platitude de ces significations dans l’Occident contemporain qui conditionne son incapacité d’exercer une influence” (cité par Robert Steuckers sur www Synergies européennes)

D'où la nécessité de conserver les identités collectives naturelles et culturelles de chacun, en conscience, comme la tradition nous l'apprend que tous les êtres vivants sont reliés, comme cet oiseau au Soleil...

Je suis revenu dans ma tanière heureux et confiant qu'un nouveau cycle arrive et que le Sol Invictus renaîtra dans nos coeurs pour un monde meilleur, fidèle au passé et exemple pour l'avenir...

Le soleil invaincu, maintenant occupe le vieux fort la colline du Cépérou, tandis que les ombres se réfugient sous les pierres...

Merci l'oiseau... 
Erwan Castel.


  











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