jeudi 1 août 2013

31 juillet: Disparition de Saint Ex

"La vie n'a de sens que si on l'échange"

Antoine de Saint Exupéry, né à Lyon le 29 juin 1900, disparu en vol le 31 juillet 1944
Les livres ont marqué comme des balises le cheminement de ma vie, mais de mes lectures de jeunesse, peu de livres ont résisté physiquement à mon nomadisme et le climat tropical de la Guyane achève souvent les reliures patinées des survivants qui agonisent au milieu du chaos des étagères de mon bureau.
Il en est un pourtant, qui est toujours dans mon horizon intime, compagnon inséparable de mes insomnies urbaines et de mes veilles forestières, il est trimbalé de sacoche en sac à dos depuis bientôt 30 ans... Les pages jaunies, griffonnées séchées et recollées maintes fois sont aujourd'hui à l'intérieur d'un écrin de cuir grossier mais épais qui les protège des souffrances du temps et des tourments des crapahuts humides... Il s'agit de "Citadelle" de Saint Exupéry, révélation de jeunesse que je ne cesse redécouvrir à l'aune de mes horizons renouvelés...

Inventeur, journaliste, pionnier de l'aéropostale, pilote de guerre, "Saint Ex" parcours la première moitié du XX°siècle, traversant les continents et le ciel en feu de la guerre, un carnet sur les genoux aiguisant à chaque instant sa réflexion sur les valeurs humanistes. En 1940 il quitte la France occupée pour New York avec pour objectif de pousser les américains a entrer en guerre. Il devient la voix de la France libre, mais ne peut cependant concevoir son engagement dans la Résistance loin du front et du coeur des combats. Il rejoint une escadrille de reconnaissance aérienne début 1944 et réalise des missions photographiques préparant le débarquement de Provence.
Il disparaît en mer le 31 juillet 1944, son avion ne sera retrouvé qu'en 2004.

"Une civilisation repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni."

Certes "Le petit Prince" avait marqué mes lectures scolaires et comblé ma soif d'émerveillement à l'aurore de ma modeste aventure humaine. Après ce livre essentiel dans l'éducation d'un homme, je me suis jeté avec passion dans l'oeuvre de cet homme exceptionnel, de "Courrier Sud à "Lettre à un otage", mais sans conteste c'est "Citadelle" livre posthume publié en 1948, qui va bouleverser mon regard sur cette "Terre des Hommes" et ouvrir mon coeur à la sagesse des nomades...

Choisir un extrait est chose pénible lorsque chaque page révèle une pierre d'angle de sagesse, alors je confie au Hasard, compagnon des peuples nomades le soin de choisir à ma place...

Page 66 et suivantes... (édition folio)

(Chapître XI)
" SEUL COMPTE POUR L'HOMME LE SENS DES CHOSES." 


Je me souviens de ce qu'il advint d'eux, quand mon père parqua les trois mille réfugiés berbères dans un camp au Nord de la ville (...) Comme il était bon il les nourrit et les alimenta en étoffes, en sucre et en thé. Mais sans exiger leur travail contre les dons de sa magnificence. Ainsi n'eurent-ils plus à s'inquiéter pour leur subsistance (...)
Mais qui eut pu les croire heureux ? Nous allions parfois les visiter quand mon père désirait m'enseigner.
"Vois, disais-t-il, ils deviennent bétail et commencent tout doucement de pourrir... non dans leur chair mais dans leur coeur."
Car tout pour eux perdait sa signification.(...)
Et voilà que nos protégés n'avaient plus rien à se dire. Ayant usés leurs histoires de famille qui se ressemblaient toutes? Ayant achevé de se décrire l'un à l'autre, leur tente, quand toutes leurs tentes étaient semblables. Ils usaient encore du lengage pour des effets rudimentaires : "Prête moi ton réchaud" (...)
Humanité couchée sur sa litière, sous sa mangeoire, qu'eût-elle désiré ? Au nom de quoi se fut-elle battue ? Pour le pain, ils en recevaient. Pour la liberté ? Mais dans les limites de leur univers, ils étaient infiniment libres. (...)
Cependant la discorde s'installa chez eux comme une maladie. une discorde incohérente qui ne les partageaient point en deux camps mais les dressait tous les uns contre chacun (...) Ils se surveillaient les uns les autres comme des chiens qui tournent autour de l'auge, et voici qu'au nom de leur justice ils commirent des meurtres, car leur justice était d'abord égalité. Et quiconque se distinguait en quoi que ce fut était écrasé par le nombre.
"LA MASSE, ME DIT MON PÈRE  HAIT L'IMAGE DE L'HOMME, CAR LA MASSE EST INCOHÉRENTE  POUSSE DANS TOUS LES SENS A LA FOIS ET ANNULE L'ESPRIT CRÉATEUR. IL EST CERTES MAUVAIS QUAND L'HOMME ÉCRASE LE TROUPEAU, MAIS NE CHERCHE POINT LÀ LE GRAND ESCLAVAGE : IL SE MONTRE QUAND LE TROUPEAU ÉCRASE L'HOMME." (...)
"SI TU VEUX QU'ILS SOIENT FRÈRES, OBLIGE-LES DE BÂTIR UNE TOUR. MAIS SI TU VEUX QU'ILS SE HAÏSSENT, JETTE-LEUR DU GRAIN."
Et nous constatâmes peu à peu qu'ils perdaient l'usage des mots qui ne leur servaient plus. (...) Ils ne formaient plus que ces grognements vagues qui réclament la nourriture. Ils végétaient sans regrets, ni désirs ni haine ni amour.(...)

(Chapître XII)
"Car voilà bien, disait mon père, un grand mystère de l'Homme. Ils perdent l'essentiel et ignorent ce qu'ils ont perdu. Ainsi l'ignorent de même les sédentaires des oasis accroupis sur leurs provisions. (...) Tout s'est terni. Tout s'est durci. Et l'Homme qui ignore le désastre ne pleure pas sa plénitude passée. Il est satisfait par sa liberté qui est liberté de n'exister plus.(...)

C'EST POURQUOI IL CONVIENT EN PERMANENCE DE TENIR RÉVEILLÉ EN L'HOMME CE QUI EST GRAND ET DE LA CONVERTIR A SA PROPRE GRANDEUR. CAR L'ALIMENT ESSENTIEL NE LUI VIENT PAS DES CHOSES MAIS DU NŒUD QUI NOUE LES CHOSES. (...)

Et mon père envoya un chanteur à cette humanité pourrissante. Le chanteur s'assit vers le soir sur la place et il commença de chanter. Il chanta les choses qui retentissent les unes sur les autres. Il chanta la princesse merveilleuse qu'on ne peut atteindre qu'à travers deux cent jours de marche dans le sable sans puits sous le soleil. Et l'absence de puits devient sacrifice et ivresse d'amour. Et l'eau des outres devient prière car elle mène à la bien aimée.(...) Et ils eurent soif de la soif et tendant leurs poings dans la direction de mon père : "Scélérat ! tu nous as privés de la soif qui est ivresse du sacrifice pour l'amour !"
Il chanta cette menace qui règne lorsque la guerre est déclarée et que le sable se change en nid à vipères. Chaque dune s'augmente d'un pouvoir qui est de vie et de mort. Et ils eurent soif du risque de mort qui anime le sable.
Il chanta le prestige de l'ennemi quand on l'attend de toutes part et qu'il roule d'un bord à l'autre de l'horizon, comme soleil dont on ne saurait d'où il va surgir ! Et ils eurent soif d'un ennemi qui les eut entouré de sa magnificence comme la mer.
Et quand ils eurent soif de l'amour entrevu comme un  visage, les poignards jaillirent des gaines (...) Et ce fut le signal de la rébellion, laquelle fut belle comme un incendie !
Et tous ils moururent en Hommes ! (...)

(Chapître XIII)
CAR ON NE MEURT POINT POUR DES MOUTONS, NI POUR DES CHÈVRES  NI POUR DES DEMEURES NI POUR DES MONTAGNES. CAR LES OBJETS SUBSISTENT SANS QUE RIEN NE LEUR SOIT SACRIFIÉ. MAIS ON MEURT POUR SAUVER L'INVISIBLE NŒUD QUI LES NOUE ET LES CHANGE EN DOMAINE, EN EMPIRE, EN VISAGE RECONNAISSABLE ET FAMILIER."
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Dans notre société de consommation individualiste, voilà bien des paroles pré-orwelliennes qui sont d'une étrange actualité et qui appellent à la réflexion et la méditation...







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