vendredi 23 août 2013

"A mes hommes qui sont morts"

"Lorsque l'oubli se creuse au long des tombes closes,
Je veillerai du moins et n'oublierai jamais."

Adjudant Chef Peter Gyuroka - Chef de section des pionniers du 1er Régiment Etranger 

Pierre Messmer (1916-2007) homme politique français traverse la période tourmentée de la 2° Guerre Mondiale puis des guerres de décolonisation qui suivirent. En 1940, il rejoint  le Général De Gaulle et, dans les rangs de la Légion, participe aux campagnes d'Afrique du Nord et de la Libération. Puis après une carrière dédiée à l'administration coloniale, de 1945 à 1959, il est Ministre des Armées du Général De Gaulle, de 1960 à 1969 et Premier ministre de Georges Pompidou de 1972 à 1974. Puis député de la Moselle de 1978 à 1988, il se consacrera à la politique de la Région Lorraine jusqu'en 1989. Il entre à l'Académie Française en 1999. 

A la fin de la Guerre d'Algérie, en 1962, Pierre Messmer, alors Ministre des Armées, est tiraillé entre ses sentiments personnels et ses devoirs de ministre et il se verra reprocher notamment l'abandon des harkis qui seront exterminés au départ des Français d'Algérie. 
Personnage ballotté par l'Histoire, Il reste que Pierre Messmer, bien que parfois paradoxal voire ambigu, gardera en son coeur la Légion Étrangère avec qui il a partagé des heures terribles et glorieuses, et, quand De Gaulle veut la dissoudre au moment du putsch d'Alger il se battra pour limiter la vengeance au 1er REP.
En 2005, au crépuscule de sa vie un hommage a été rendu par la Légion à cet homme, qui à travers les orages de l'Histoire et de la Politique a su garder en son coeur toujours vivante, la flamme de la Fidélité et de la Mémoire. Et L'hommage aux morts du Capitaine Borelli , anima cette ultime et émouvante rencontre entre des jeunes qui se souviennent et un ancien qui n'a pas oublié...
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Hommage à Messmer, au collège de France en 2005

"A mes hommes qui sont morts" 

Poème dédié à la mémoire du Légionnaire Thiebald Streibler qui donna sa vie pour sauver le Capitaine de Borelli, le 3 Mars 1885 pendant le siège de Tuyen-Quang (Tonkin)

"Mes compagnons, c'est moi, mes bonnes gens de guerre,
C'est votre chef d'hier qui vient parler ici
De ce qu'on ne sait pas ou que l'on ne sait guère;
Mais morts, je vous salue, et je vous dis : Merci.

Il serait temps qu'en France on se prit de vergogne
A connaître aussi mal la vieille Légion,
De qui, pour l'avoir vue à sa dure besogne,
J'ai le très grand amour et la religion.

Or, écoutez ceci : "Déserteurs ! Mercenaires !
Ramassis d'étrangers sans honneur et sans foi !"
C'est de vous qu'il s'agit, de vous Légionnaires !
Ayez-en le cœur net, et demandez pourquoi ?

Sans honneur ? Ah ! Passons-Et sans foi ? Qu'est ce à dire ?
Que fallait il de plus et qu'aurait on voulu ?
N'avez-vous pas tenu, tenu jusqu'au martyr
La parole donnée et le marché conclu ?

Mercenaires ? Sans doute : il faut manger pour vivre;
Déserteurs ? Est-ce à nous de faire ce procès ?
Étrangers ? Soit. Après ? Selon quel nouveau livre
Le Maréchal de Saxe était-il donc Français ?

Et quand donc les Français voudront-ils bien entendre
Que la guerre se fait dent pour dent, œil pour œil,
Et que ces Étrangers qui sont morts, à tout prendre,
Chaque fois, en mourant, leur épargnaient un deuil ?

Aussi bien, c'est assez d'inutile colère,
Vous n'avez pas besoin d'être tant défendus :
- Voici le fleuve Rouge et la rivière Claire,
Et je parle, à vous seuls, de vous que j'ai perdus !

Jamais Garde de Roi, d'Empereur, d'Autocrate,
De Pape ou de Sultan; jamais nul régiment
Chamaré d'or, drapé d'azur ou d'écarlate,
N'alla d'un air plus mâle et plus superbement.

Vous aviez des bras forts et des tailles bien prises,
Que faisaient mieux valoir vos hardes en lambeaux;
Et je rajeunissais à voir vos barbes grises,
Et je tressaillais d'aise à vous trouver si beaux.

Votre allure était simple et jamais théâtrale;
Mais le moment venu, ce qu'il eut fallu voir,
C'était votre façon hautaine et magistrale
D'aborder le "Céleste" ou de le recevoir.

J'étais si sur de vous ! Et puis, s'il faut tout dire,
Nous nous étions compris : aussi de temps en temps,
Quand je vous regardais vous aviez un sourire,
Et moi je souriais de vous sentir content.

Vous aimiez, troupe rude et sans pédanterie,
Les hommes de plein air et non les professeurs;
Et l'on mettait, mon Dieu, de la coquetterie
A faire de son mieux, vous sachant connaisseurs.

Mais vous disiez alors : "La chose nous regarde,
Nous nous passerons bien d'exemples superflus;
Ordonnez, seulement, et prenez un peu garde,
On vous attend, - et nous, on ne nous attend plus !"

Et je voyais glisser sous votre front austère
Comme un clin d’œil ami doucement aiguisé,
Car vous aviez souvent épié le mystère
D'une lettre relue ou d'un portrait baisé.

N'ayant à vous ni nom, ni foyer, ni patrie,
Rien ou mettre l'orgueil de votre sang versé,
Humble renoncement, pure chevalerie,
C'était dans votre chef, que vous l'aviez placé.

Anonymes héros, nonchalants d’espérance,
Vous vouliez, n'est -ce pas ? qu'à l'heure du retour,
Quand il mettrait le pied sur la terre de France,
Ayant un brin de gloire il eût un peu d'amour.

Quant à savoir si tout s'est passé de la sorte,
Et si vous n'êtes pas restés pour rien là-bas,
Si vous n'êtes pas morts pour une chose morte,
O mes pauvres amis, ne le demandez pas !

Dormez dans la grandeur de votre sacrifice,
Dormez, que nul regret ne vienne vous hanter;
Dormez dans cette paix large et libératrice
Ou ma pensée en deuil ira vous visiter !

Je sais ou retrouver, à leur suprême étape,
Tous ceux dont la grande herbe a bu le sang vermeil,
Et ceux qu'ont engloutis les pièges de la sape,
Et ceux qu'ont dévorés la fièvre et le soleil;

Et ma pitié fidèle, au souvenir unie,
Va, du vieux Wunderli qui tomba le premier,
En suivant une longue et rouge litanie,
Jusqu'à toi, mon Streibler, qu'on tua le dernier !

D'ici je vous revois, rangés à fleur de terre
Dans la fosse hâtive ou je vous ai laissés,
Rigides, revêtus de vos habits de guerre
Et d'étranges linceuls faits de roseaux tressés.

Les survivants ont dit, -et j'ai servi de prêtre !-
L'adieu du camarade à votre corps meurtri;
Certain geste fut fait bien gauchement peut-être :
Pourtant je ne crois pas que personne en ait ri !

Mais quelqu'un vous prenait dans sa gloire étoilée,
Et vous montrait d'en haut ceux qui priaient en bas,
Quand je disais pour tous d'une voix étranglée,
Le Pater et l'Avé-que tous ne savaient pas !

Compagnons, j'ai voulu vous parler de ces choses,
Et dire en quatre mots pourquoi je vous aimais :
Lorsque l'oubli se creuse au long des tombes closes,
Je veillerai du moins et n'oublierai jamais.

Si parfois, dans la jungle ou le tigre vous frôle
Et que n'ébranle plus le recul du canon,
Il vous semble qu'un doigt se pose à votre épaule,
Si vous croyez entendre appeler votre nom:

Soldats qui reposez sous la terre lointaine,
Et dont le sang donné me laisse des remords,
Dites-vous simplement : " C'est notre Capitaine
Qui se souvient de nous,-et qui compte ses morts......"

Capitaine Borelli

LE CAPITAINE DE BORELLI (1837-1906)
CHEVALIER ERRANT ET PALADIN POÈTE
Lieutenant-colonel (h) Benoît Guiffray

Article paru sur le site de l'Amicale des Anciens de la Légion Étrangère de Paris,  Le lien ici: Capitaine Borelli

Capitaine Borelli

“Mes compagnons c'est moi : mes bonnes gens de guerre,
C'est votre chef d'hier qui vient parler ici
De ce que l'on ne sait pas, ou que l'on ne sait guère ;
Mes morts je vous salue et je vous dis : Merci”…

Qui n'a pas vibré à l'écoute ou à la lecture de ce poème du Capitaine de Borrelli, publié et republié dans plusieurs de ses ouvrages de poésie qui ont valu à son auteur de recevoir à trois reprises le prix de la poésie française de l'Académie Française (1883-1885 ; 1889-1891 et 1893-1895).
Ce poème a eu pour titre "La Légion Etrangère" et pour dédicace "A mes hommes qui sont morts" ; cette dernière deviendra par la suite le titre du poème qui a été déclamé à l'Académie Française par mademoiselle Jeanne Julia Regnault dite Bartet (1854-1941), actrice de la Comédie Française.
Voici ce qu'il est notamment dit de lui dans l'ouvrage "Feuilles d'avant la tourmente" publié chez Plon en 1917 : 
"…Ce vétéran, qui a guerroyé en Europe, en Afrique, en Asie, déconcerte par son érudition et la variété de ses motifs….
…Borrelli peint la guerre comme Stendhal ou Tolstoï…la langue est toujours simple chez ce soldat…Elle possède le secret de faire partager au lecteur l'action qu'elle raconte, de lui faire vivre ce qu'il lit, au moyen d'effet brefs, soudains, qui enferment tout un monde de sensations devinées et refoulées…

…Mais ce qu'il a aimé par-dessus tout, ce sont ses hommes et quand il a dit cet amour il a été grand. Il a peint notre troupier "mal habillé, mal coiffé, mal chaussé, seulement avec, dans le rang, un éclair à la hauteur des yeux"…

"Tourné vers le côté d'où le péril viendra
Il lui jaillit du cœur trois mots : Quand on voudra !"

…Ce qu'il a aimé par-dessus tout, ce sont ses hommes et quand il a dit cet amour, il a été grand…

… Le soldat que Borrelli préfère entre tous, c'est naturellement celui qu'il a commandé le plus longtemps, avec qui il se sent en complète harmonie, grâce à qui il a accompli ses plus mémorables faits d'armes, le soldat de la Légion Etrangère

"...nu, affamé, sans feu ni lieu, ni espérance..."

…Par son oeuvre, et par sa vie, par ses qualités et ses défauts, Borrelli s'apparente aux chevaliers errants, aux paladins poètes qui traversèrent, épris de belles passes d'armes et de vers délicats notre Moyen-Âge…
…Il a différé de la plupart des auteurs de son temps, par son goût et sa parfaite compréhension de l'époque "… où la mort frappait d'assez près pour que le mourant la vit belle et qu'elle vit le mourant sourire…" ( Préface de l'ouvrage "Arma").

"On cache n'est-ce pas ? la chose qui vous navre
- J'ai laissé, reposant sur son oreiller vert,
Le bel officier blanc dormir à découvert :
- Et j'ai mis mon mouchoir sur les pieds du cadavre"

(Extrait du poème "Tué", souvenir du 5 juin 1859)


Dix sept ans dans la Cavalerie

Le vicomte Emmanuel Raymond de Borrelli est né le 25 décembre 1837, dans le château du marquis de Brayas, son grand père maternel, à Taillon en Gironde, dans l'arrondissement de Bordeaux, fils de Charles Hyacinthe Jules de Borrelli, lieutenant-colonel au 7ème Léger, futur général de division, et de Anne Françoise de Bryas.

Etant étudiant à Paris, le 4 novembre 1856, il s'engage dans l'Armée française pour rejoindre l'Ecole Impériale de Saint Cyr. Il est ainsi décrit : "Cheveux châtains, front haut, yeux bleus, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage ovale et taille 1,67m". Borrelli se distingue par ses résultats aux examens ce qui lui vaut d'être nommé 1ère classe puis caporal un an après.

Sous-lieutenant le 7 septembre 1858, à sa sortie de l'école, il est affecté dans la cavalerie, au 2ème Régiment de Chasseurs où il sert durant près de dix sept ans comme lieutenant (décembre 1863), capitaine (août 1868), capitaine adjudant major (février 1870) puis de nouveau capitaine (avril 1872).

Durant cette première partie de sa vie d'officier, il participe à la campagne d'Italie : à la bataille de Solférino, chargeant à la tête de son peloton, il est grièvement blessé d'une balle qui lui traverse la poitrine, le 24 juin 1859. La croix de chevalier de l'Ordre national de la Légion d'Honneur lui est remise le 5 juillet suivant mais il ne se remet pas complètement de cette blessure dont il aura des séquelles le restant de sa vie.

Plus tard, "le Gaulois" du 20 février 1890 publiera ce poème écrit par le Capitaine de Borrelli sur l'entrée à Milan du 2ème Corps d'Armée dont les 1er et 2ème Régiments Etrangers :

TRIOMPHE
Souvenir des 8-9 juin 1859

"Jamais je n'ai vu tant de fleurs que ce jour-là !
- En vainqueurs, dans Milan évacué la veille
Nous entrions ; alors, de vrai, c'était merveille
Ce que l'on nous aimait ! - Le soir, à la Scala,
Ballet de circonstance ; et la salle croula
Quand sur la fin, parut, le képi sur l'oreille
L'Etoile de la danse en pantalon groseille.
- L'inoubliable nuit, et l'étrange gala !

Partout, du bas en haut, l'antithèse suprême
D'un front bandé de linge auprès d'un diadème,
Et des bras en écharpe à côté des bras nus ;
Tandis que, s'ennuyant de ces apothéoses,
Nos bons chevaux, gardés par les premiers venus,
Broutaient, faute de mieux, des montagnes de roses."

Pendant de la guerre franco-allemande de 1870, Borrelli se distingue de nouveau. Il participe vaillamment à la reconnaissance sur gross-Rossell, aux batailles de Borny, de Rézonville, de Saint-Privat-la-Montagne, de Noisseville et de Servigny puis combat aux avant-postes durant le siège de Metz, dans la plaine de Ladonchamps.

Fait prisonnier de guerre à Metz, le 29 octobre 1870, interné à Francfort sur le Main, en Allemagne, il est libéré le 17 mars 1871. Moins de quinze jours après, il est de nouveau en campagne, du 30 mars au 26 mai 1871, pour participer avec l'armée de Versailles aux combats contre la "Commune de Paris" en révolte.
Il est nommé officier de l'Ordre national de la Légion d'Honneur le 24 juin 1871

Bien que noté comme étant un très brillant officier appelé à un grand avenir, son mauvais état de santé et d'autres motifs, notamment familiaux, l'obligent à quitter l'Armée : il donne sa démission en avril 1874. Marié depuis le 27 mai 1872 et entré dans la vie civile, le capitaine de Borrelli est toutefois nommé, le 28 janvier 1876, lieutenant-colonel dans l'armée territoriale, au 18ème Régiment Territorial de Cavalerie jusqu'au 30 mars 1880.

Il n'en a pas pour autant terminé avec le service actif car le 30 juillet 1883, à sa demande, le Vicomte de Borrelli (1) est admis à servir avec le grade de "capitaine à titre étranger" au 1er Régiment Etranger où il va servir en Algérie, au Tonkin puis de nouveau en Afrique durant cinq ans.

"Et ma pitié fidèle, au souvenir unie
Va du vieux Wunderli qui tomba le premier,
En suivant une longue et rouge litanie,
Jusqu'à toi, mon Streibler, qu'on tua le dernier !

D'ici je vous revois, rangés à fleur de terre
Dans la fosse hâtive où je vous ai laissés,
Rigides, revêtus de vos habits de guerre
Et d'étranges linceuls faits de roseaux tressés"…

C'est âgé de 46 ans, après 19 ans de services, 4 campagnes et une blessure grave dont il garde de nombreuses séquelles que, sur sa demande, le Capitaine de Borelli est admis à servir dans les rangs de la Légion Etrangère avec le grade de "capitaine à titre étranger" par décret du Président de la République daté du 30 juillet 1883.


En Algérie 1883-1884

Affecté au 1er Régiment Etranger, il rejoint son corps en Algérie le 15 septembre de la même année prenant aussitôt la commandement de la "Compagnie Montée de Geryville" qu'il mène d'une manière très vigoureuse comme précisé dans ses notes.
De cette période, il nous a laissé un témoignage en vers :

LES HONNEURS
Souvenir du 10 janvier 1884

Dans le pays des Ksours (3), par un froid inhumain
Nous luttions contre un vent qui coupait la figure,
Quand nous vîmes des blocs, d'assez funèbre augure,
Empilés sur un tertre, à gauche du chemin.

On se souvient là-bas, comme à leur lendemain,
De certains deuils anciens dont vous n'avez plus cure ;
C'était le lieu précis d'une tuerie obscure :
Bou-Bekr(4). - Et notre chef mit l'épée à la main.

La colonne fit halte, et front.- Dans la rafale
La sonnerie " Aux champs " s'envola, triomphale.
On rendit les honneurs. Notre vieux commandant

Salua largement du sabre ; et puis, en route !
- C'est assez difficile à dire, et cependant
J'avais, presque, les yeux… - Ce vent aigre, sans doute.

Grande Revue, 1er Juillet 1888


Au Tonkin 1884-1885

Un Bataillon du 1er Régiment Etranger à deux compagnies débarque au Tonkin en avril 1884. L'une d'elles est commandée par le Capitaine de Borelli.

Le 1er janvier 1885, la Légion Étrangère se transforme en deux Régiments Etrangers à quatre bataillons. La compagnie Borelli devient 1ère Compagnie du 1er bataillon du 1er Étranger.
Aussitôt débarqué, ce bataillon est engagé aux côtés de deux autres bataillons de la Légion Étrangère, présents au Tonkin depuis un an, dans les opérations de pacification menées sous les ordres du général de Négrier contre les troupes de l'Empire de Chine et les Pavillons Noirs organisés en sociétés de pirates. La citadelle chinoise de Tuyen-Quang qui a été prise par nos troupes le 31 mai, est attaquée le 10 octobre par les Chinois. Ces derniers sont repoussés mais ils organisent aussitôt le siège ; l'encerclement se referme complètement y compris sur la rivière Claire seule voie d'accès rapide.
Le 16 novembre, une colonne de secours placée sous les ordres du Colonel Duchène, remonte le fleuve Jaune et la rivière Claire avec des renforts et un approvisionnement important à bord de jonques escortées de canonnières de la Marine Nationale. Les deux compagnies du 1er Régiment Etranger constituent le gros du renfort.

Le 18 novembre, les troupes débarquent à 8 kilomètres. en aval de Yuoc pour dégager cette position qui verrouille le passage en direction de Tuyen-Quang; elle est tenue par l'adversaire. L'assaut est donné le lendemain avec succès ce qui permet de nettoyer les environs de la citadelle avant d'y pénétrer.
Le Capitaine de Borelli sera cité à "l'ordre du jour" du Corps Expéditionnaire au Tonkin le 18 décembre "pour s'être particulièrement distingué par la vigueur et l'entrain avec lequel il a enlevé sa compagnie dans le mouvement tournant qui a décidé le succès du combat de Yuoc"


Second siège de Tuyen-Quang,  23 novembre1884 - 3 mars 1885

Image d'Epinal du siège de Tuyen-Quang
La relève de la garnison est aussitôt organisée et la colonne Duchène repart le 23 novembre.
La nouvelle garnison compte 14 officiers ainsi que 598 sous-officiers et hommes de troupe dont les 1ère et 2ème compagnies du 1er Etranger. Le Commandant Dominé commande la place forte. Il fait immédiatement multiplier les défenses et construire un blockhaus à 300 mètres. de la citadelle.
Le 31 décembre les troupes chinoises fortes de 4.000 hommes attaquent de toutes parts avec violence mais sont repoussées. Commence alors un second siège ; des tranchées encerclent peu à peu complètement la place forte qui est ensuite attaquée au moyen de mines creusées sous terres et de contre-mines organisées intelligemment par le Sergent du Génie Bobillot qui est blessé mortellement au cours du siège. L'artillerie chinoise soumet la citadelle à des bombardements quotidiens suivis d'assauts toujours repoussés et de brèches toujours colmatées. Le Capitaine de Borelli se souvient :

LÀ-BAS
Souvenir de février 1885

"A Monsieur le colonel Dominé
Nous sommes au rempart, la nuit. Il pleut. Gluante
Est la terre où le pied glisse mal affermi ;
L'odeur fade des morts recouverts à demi
Nous arrive du bas de la brèche béante.

Des jurons suppliants passent dans l'air, parmi
Les plaintes des blessés qu'exaspère l'attente ;
On sent venir l'assaut. Va pour l'assaut, contente,
Ma troupe de son mieux recevra l'ennemi.

- Et je rêve d'un nid tout plein de chères choses,
Où flotte le parfum d'une femme et des roses,
Où des tapis profonds assourdissent les pas ;
Je rêve d'une voix qui chante un peu ; Je rêve
A cette même voix se faisant rauque et brève…
- Nom de Dieu ! les voila qui montent : tirez bas."


3 mars 1885 levée du siège

Le 28 février à huit heures du soir, la colonne qui vient débloquer Tuyen-Quang annonce son approche par des fusées qui sont très bien vues de la citadelle.

Le 3 mars, la colonne de secours progresse plus vite, après une nuit de fusillades continues. Au petit jour, les patrouilles de la citadelle constatent le départ des troupes chinoises mais, voulant pénétrer dans une casemate, un tirailleur tonkinois est tué, un autre blessé. La section de Légion qui forme réserve intervient aussitôt, conduite par le capitaine de Borelli, commandant la compagnie à laquelle appartient cette section.
Le capitaine s'approche de l'entrée de la casemate lorsque soudain l'un de ses hommes le devance, c'est le légionnaire Thiébald Streibler qui tombe mortellement blessé d'une balle en pleine poitrine sauvant ainsi le capitaine. Ce dernier, fait aussitôt neutraliser toutes les issues puis enfoncer la toiture. Les légionnaires peuvent ainsi atteindre cinq chinois retranchés là qui meurent les armes à la main sans vouloir se rendre.
A deux heures de l'après-midi, le général en chef et le brigadier Giovaninelli arrivent à Tuyen-Quang.

Streibler (matricule 6.917, d'origine alsacienne, natif de Mertzwiller) est le dernier légionnaire tué durant le siège ce que n'oubliera jamais de Borelli qui par la suite dédicacera ainsi l'ode "A mes hommes qui sont morts" :
"Très particulièrement je dédie ceci à la mémoire de Thiébald Streibler qui m'a donné sa vie le 3 mars 1885"

Le Capitaine de Borelli est cité une seconde fois le 22 mai par ordre général n° 4 du Corps Expéditionnaire pour s'être particulièrement distingué au siège de Tuyen-Quang : "Bravoure chevaleresque ; a par son entrain et sa présence constante aux postes les plus dangereux, exalté la valeur morale de la troupe qu'il commandait".
Les pertes de la garnison sont de 56 morts (y compris ceux décédés de leurs blessures par la suite) dont 48 légionnaires, et 148 blessés. La garnison a tenu sans faillir durant 3 mois et 36 jours face à 10.000 combattants chinois.

Pour la Légion Etrangère, Tuyen-Quang est le Camerone de l'Extrème-Orient. Ce fait d'armes glorieux est évoqué dans la première strophe de son chant de tradition : "Le Boudin".


"Avant le silence", son dernier ouvrage

Son état de santé se détériorant, le Capitaine de Borelli quitte le Tonkin en juillet 1885 ; et placé en non-activité pour infirmités temporaires puis affecté au 3ème Régiment de Zouaves en Algérie, du 17 août 1888 au 3 octobre 1889 avant d'être admis d'office à la retraite en 1891. 
Il sert de nouveau dans l'Armée Territoriale avec le grade de lieutenant colonel jusqu'au 1er janvier 1902. "Avant le silence" regroupe ses deniers poèmes. Ils évoquent la fin d'un homme qui a connu une vie bien mouvementée.

"Emmanuel, Raymond de Borelli, officier d'Infanterie en retraite, officier de la Légion d'Honneur, époux de Armande Gabrielle Marie d'Angosse, est décédé le 10 mai 1906 à quatre heures du soir en sa demeure à Versailles, au n° 22 de la rue Magenta".
Il était titulaire des médailles d'Italie, du Tonkin et officier d'Académie. 
Il avait reçu la médaille de la Valeur militaire de Sardaigne, était chevalier de l'Ordre Pontifical de Saint Grégoire-le-Grand, décoré de l'ordre de Charles III d'Espagne, fait commandeur de l'ordre du Cambodge, commandeur de l'Ordre de Saint Sylvestre, officier de 3ème classe du Nicham-Iftikar et officier du Dragon d'Annam."

Lieutenant-colonel (h) Benoît Guiffray

Notes 

(1) Borelli : Tous les documents originaux consultés y compris son acte de naissance et toutes les pièces de son dossier d'officier portent cette orthographe mais nous avons aussi trouvé dans des écrits le concernant y compris dans le "Livre d'or de la Légion Etrangère" et les annuaires des officiers de l'époque : Borelli, Boreli, Borrelly

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