lundi 26 août 2013

"La blessure jaune"

Dans ce premier article, nous évoquerons l'Histoire du peuple Hmong et le drame vécu au Vietnam

Le 27 octobre 2011, le colonel Jambon, commandeur de la Légion d'Honneur, choqué par la décision de la Thaïlande de renvoyer au Laos 4.200 Hmongs qui avaient fui les persécutions du régime communiste, se suicide devant le monument aux mort d'Indochine à Dinan. Cette "dernière cartouche, ultime combat pour une cause orpheline" est avant tout un "acte de guerre" destiné a briser l'indifférence indigne des gouvernements et des médias qui, ignorant le génocide des Hmongs du Laos, prolongent la honte et jettent du sel sur cette "blessure jaune" toujours ouverte dans les coeurs...


"Les mains qui s’accrochaient aux ridelles recevaient des coups de crosse jusqu’à tomber dans la poussière. Certains criaient, suppliaient. D’autres nous regardaient simplement, et leur incompréhension rendait notre trahison plus effroyable encore. 
(...) Les hommes et les femmes, les légionnaires et moi, avons été réduits à notre état naturel de brindilles dans le vent de l’Histoire. La vallée s’y attendait sans doute, avec sa mémoire qui remontait loin. 
« Le chagrin de la guerre, dans le cœur d’un soldat, est semblable à celui de l’amour : une sorte de nostalgie, d’infinie tristesse, dans un monde qu’il ne reconnaît plus. Il ne lui reste plus que le chagrin d’avoir survécu », a écrit l’écrivain vietnamien Bao Ninh. Mais l’arrachement ne doit pas faire oublier ce que l’Indochine nous a donné. A nous qui devions donner la mort, cette guerre a enseigné l’éblouissement de la vie. Elle nous a appris la fragilité de l’instant, l’ordre parallèle des choses.
(...) Je portais dans mon paquetage des fleurs séchées, des cicatrices amères et des rêves qui ne voulaient pas s’éteindre. J’allais devoir vivre la suite de mon existence avec cette blessure."

Hélie de Saint Marc "Toute une vie" 2004 (extraits)

"Supplétif" Hmong, mortellement blessé en Indochine
350 000 indochinois se battirent au côté des français contre le Vietminh entre 1945 et 1954 : Annam, Muong, Thaï, Nung, Hmong, Tho ... Assignés initialement à des tâches défensives au sein des "gardes territoriaux", à partir de 1947, ces "partisans" organisés en "Compagnies de Supplétifs Militaires" furent engagés progressivement dans les opérations offensives. En 1950, le conflit poursuit sa "vietnamisation" avec la création de l'"Armée Nationale Vietnamienne", et les partisans organisent alors une contre guérilla depuis les maquis "Maquis Autochtones du Tonkin", et le conflit colonial devient une guerre civile... 
Depuis la fin des guerres d'Indochine et du Vietnam, les hmongs, abandonnés par les français et les américains subissent la vengeance des vainqueurs qui les persécutent, dans leurs montagnes d'où il tentent d'ultimes et désespérées résistances, quand ils ne peuvent fuir vers les pays auxquels ils sont toujours restés fidèles.

Détail d'une broderie hmong à Cacao en Guyane, décrivant les travaux agricoles quotidiens  
Au coeur de la forêt tropicale guyanaise, des familles laotiennes ont trouvé refuge loin de la misère des camps thailandais ou des persécutions communistes, et ils vivent désormais , nichées entre les méandres silencieux des rivières accueillantes. Depuis plus de trente ans, ces agriculteurs avec courage et patience apportent leur pierre d'angle au développement de la Guyane, et perpétuent la mémoire et les traditions du peuple Hmong, dispersé par les vents de l'Histoire.

En 1977, "Cacao" est un petit hameau, au sud de Cayenne, au bord d'une rivière désertée où les lianes montent à l'assaut des ruines de passé, sous le regard nostalgique des anciens qui sont restés là. Avec l'arrivée des réfugiés Hmongs, ce village va connaître une renaissance, suivit deux ans plus tard par celle de  Javouhey, petit village dans l'Ouest de la Guyane qui accueille une deuxième communauté laotienne, puis Rococoua et Corossony en 1990.

Ya Txong Txi ancien combattant
Femme au marché de Cacao
Si vous allez dans ces paisibles villages, ou au hasard d'un marché guyanais, vous rencontrerez ces frêles silhouettes dansantes dans les couleurs fusionnées des costumes chamarrés et des fruits sucrés... Et si vous croisez leur regard vous y verrez briller l'éclat de la noble histoire de ceux qu'on appelait                                                                             
                                                                                                                    "Les Seigneurs aux pieds nus"

LES HMONGS,  UN PEUPLE DE L'EXIL

« …Ce peuple a fait son entrée dans l’histoire les armes à la main, il y a plus de quatre mille ans, et ces armes, il ne les a jamais déposées depuis. Depuis plus de quatre mille ans, il a été obligé de combattre constamment pour sa liberté. Aucun autre peuple au monde n’a jamais payé aussi cher sa place au soleil » Père Savina, "Histoire des Miao"

Les légendes des Hmongs attestent de l'origine lointaine de ce peuple migrateur, appartenant au groupe ethno-linguistique des "Miao-Yao" et vraisemblablement originaire des lointaines Sibérie et Mongolie actuelles ddont certains groupes conservent des légendes, pratiques chamaniques et des éléments vestimentaires traditionnels . Descendus en Chine, où les premiers témoignages de leur existence sont rapportés, les Hmongs, qui refusent d'être assimilés à la culture chinoise subissent des persécutions. Le terme "Miao" devient péjoratif et synonyme de "barbare" et,  de conflits en conflits les chinois repoussent les Hmongs vers le Sud Est asiatique où ils arrivent à la fin du XVIIIème siècle.      

"L'eau est aux poissons, l'air aux oiseaux, la montagne est aux Méos" Proverbe Hmong. Farouchement attachés à leur liberté et leur identité, les Hmongs développent une tradition guerrière et font des montagnes du Tonkin, du Laos et de la Thailande leur sanctuaire éloigné des plaines peuplées par les ethnies majoritaires. 


LES HMONGS PENDANT LA GUERRE D'INDOCHINE

"Les Méos constituent une race absolument impossible à dominer, anarchique et libertaire par nature" Martial Dassé. "Ils ne peuvent supporter d’être gouvernés par des étrangers, de dépendre de qui que ce soit, ni de se mélanger avec aucun autre peuple. Cela explique leurs guerres continuelles à travers les montagnes d’Asie. Ils n’ont jamais eu de patrie propre, mais jamais non plus ils n’ont connu la servitude et l’esclavage…" Jean Lartéguy

Au XIXème siècle, les français vont conquérir l'Indochine et s'appuyer sur un pouvoir local et un système d'impôts et de corvées. Les Hmongs vont rapidement refuser le joug étranger et ses abus, comme au Laos, où ils sont obligés payer deux impôts : un au chef laotien et un autre aux Français. De violentes insurrections amènent le gouvernement français a accorder plus d'autonomie aux Hmongs, notamment suite à la "Révolte du fou" au début du XXème siècle. 

Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, les japonais occupent l'Indochine et de nombreux français trouvent refuge auprès des Hmongs qui les cachent dans leurs montagnes. L'affaiblissement du système colonial fait naître des divisions en Indochine, notamment entre les royalistes laotiens pro-français, et les nationalistes pro japonais qui deviendront par la suite allié du Vietminh qui déclenche la 1ère Guerre du Vietnam en septembre 1945.

Pour ne pas tomber sous la botte communiste, les Hmongs vont s'engager aux côtés des Français, constituant le fer de lance de des partisans engagés sur les théâtres d'opérations conventionnels mais surtout dans les opérations clandestines qui s'appuient sur leur parfaite connaissance du terrain et leur rusticité.


La reconnaissance française de leur engagement amène la constitution laotienne de 1949 a accorder  la citoyenneté laotienne aux Hmongs.

Pendant cette période tourmentée des chefs Hmongs vont s'illustrer au sein du Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés (GCMA), forces spéciales françaises, comme par exemple Hmong Chau Quang Lo qui défendit avec acharnement la région de Lao Chai, à frontière sino-vietnamienne de 1947 à 1952, ou Touby Lyfoung qui aida donc le GCMA à organiser le maquis Hmong... 

Mais c'est un jeune Hmong, Vang Pao qui va surtout incarner la résistance Hmong face au communisme, en tentant notamment de secourir avec le Capitaine Sassi, le corps expéditionnaire français encerclé à Dien Bien Phu (Voir la vidéo "Opération D", ci après) 

Après la chute de Dien Bien Phu, les combattants Hmongs abandonnés par le gouvernement fançais, ignorés par les accords de Genève sont persécutés et s'enfuient par milliers vers le Laos.


Le colonel Jean Sassi écrira plus tard : « Un hommage solennel doit être rendu à nos partisans Méos, Laos, Thaïs et à leurs populations qui, pendant des années de lourds sacrifices et de combats meurtriers à nos côtés, ont largement prouvé que la France était leur patrie, tout autant que l’Indochine était devenue la nôtre. »
                                                                                                                                                   
DOCUMENT DE 1954 - GCMA  HMONG
"Opération D"  du 28 avril 1954 au 10 mai 1954


LES HMONGS PENDANT LA GUERRE DU VIETNAM

Général Vang Pao
Dans le cadre de la Guerre Froide, les USA reprennent le flambeau de la lutte anti communiste dans un Vietnam divisé en deux. De 1954 à 1964, les coups d'Etat et manœuvres politiques se succédèent, fomentés tantôt par les américains, tantôt par les nord-vietnamiens. Les accrochages et les bombardements deviennent de plus en plus violents jusqu'en août 1964, où les USA entre officiellement en guerre.  Et la région s'embrase à nouveau...

Conscients de l’importance stratégique du Laos pour le contrôle de la péninsule indochinoise, les Etats-Unis prirent la place de la France auprès des royalistes. De l’autre côté, le Vietcong, nouveau nom du Vietminh, épaulait depuis longtemps déjà le Pathet Lao nationaliste. 

Officiellement neutre, le Laos fut le théâtre d'opérations secrètes menées à partir de 1961 par la "Central Intelligence Agency" (CIA). Cette dernière s'appuya principalement sur les Hmongs et Vang Pao devenu leader et qui met sur pied une armée secrète pour combattre le Vietcong au Nord tandis que d'autres ethnies sont chargées de couper la piste Hô Chi Minh, au sud.

Hmong servant la CIA
De terribles combats terribles vont opposer le Pathet Lao et les troupes des forces spéciales de la CIA. Vang Pao remporte des victoires. Il devient Commandant de la 2ème Région militaire et contrôle depuis Long Chen tout le Nord du Laos.

La Guerre au Vietnam s'enlise et devant la pression internationale, les américains abandonnent officiellement la région au Vietcong le 17 janvier 1973 au traité de Paris.  

Mais les combats vont se poursuivent quant à eux jusqu'en 1975, jusqu'à la chute du Nord Laos et l'abdication du prince Souvanna Phouma.

Une fois de plus, les  "partisans" Hmongs sont abandonnés à la vengeance de leurs ennemis, dans une totale indifférence. Plus tard, le prince Souvanna déclarera : "Les Méos m’ont bien servi, Vang Pao s’est bien battu pour moi. Les Méos ont été de bons soldats, il est dommage que la paix soit au prix de leur disparition". Sans commentaire !



LES HMONGS, ENTRE EXODE ET RÉSISTANCE

Le 9 mai 1975, le journal du Pathet Lao (Khao Xane) donne la position du parti sur les Hmongs, considérés comme les traîtres de la nation : « Il faut extirper la minorité Hmong jusqu’à la racine"

Lorsque le Laos bascule définitivement, avec la prise du pouvoir du Pathet Lao, le général Vang Pao organise la résistance autour du massif de Phou Bia. Cette résistance, nommée « Chao Fa » fut écrasée en 1978 par une opération vietnamo-laotienne qui utilisa pour la première fois l'arme chimique . La résistance se dispersa alors dans des zones plus reculées dites « interdites » des provinces de Xaisomboun et Bolikhamxai. Aujourd'hui, les représailles militaires, les conditions sanitaires difficiles, la famine limitent leur combat à leur propre survie. Alors qu’ils étaient plus de 30 000 en 1975, ils ne sont plus estimés qu’à moins de 8000 personnes. 

A côté de ces rebelles héroïques, à  la fin de la guerre, plus de 45 000 réfugiés vont affluer vers la Thaïlande, fuyant les combats et les persécutions. Ils sont parqués dans des camps, hâtivement montés à Ban Vinai, Nong Khai, Ban Nam Yao et Chieng Kham.

De l'autre côté de la frontière ceux qui ont survécu aux massacres pour ceux qui sont arrêtés, sont internés dans des "camps de rééducation" et travaux forcés. Pour d'autres, accrochés courageusement à leur liberté,  ils reprennent le maquis au coeur de leurs forêts montagneuses et poursuivent une lutte désespérée avec des moyens dérisoires et vétustes.

Au total ce sont plus de 100 000 réfugiés qui s'entassent depuis quarante ans dans des camps vétustes et misérables d'une Thaïlande qui ne leur reconnait pas le statut de réfugiés, mais celui "d'immigrant économique illégal, bloquant ainsi toute possibilité d'intégration locale. Pire, depuis les années 1990 les camps sont progressivement fermés, et leurs occupants terrorisés, renvoyés de force vers leurs bourreaux.


Pour désengorger la Thaïlande, les pays occidentaux accueillirent entre 1977 et 2005, plusieurs vagues de réfugiés, dont 12 000 environ en France dont un millier en Guyane. Mais cela ne doit pas faire oublier la situation de ceux et celles qui sont restés prisonniers de leur destin et de leur fidélité. 

Car si les canons des puissants se sont tus depuis longtemps, les larmes et le sang continuent de couler dans l'indifférence générale des nations "civilisées".

Ceux qui avaient choisi l'opposition au communisme voient leur situation empirer : expulsions forcées, emprisonnement, déportations vers de camps de travaux forcés, persécutions ségrégations diverses, jusqu'aux profanations de leurs sépultures...

Certains dans leur désespoir d'être un jour entendus, rejoignent les survivants et sous les frondaisons secrètes des vallées anciennes, ils veillent sur leurs derniers lambeaux de liberté serrant dans leurs poings les armes rouillés d'un autre temps.


"GUERRE SECRÈTE AU LAOS" 
Reportage "Envoyé Spécial" - 2005

Des rebelles Hmongs  sont aujourd'hui toujours cachés préférant la jungle au communisme, ils sont les derniers combattants de la Guerre du Vietnam, fantômes du passé, abandonnés à l'anéantissement... Il vont disparaître bientôt, contrairement à notre honte qui rongera éternellement nos consciences et nos coeurs blessés à qui ils offrent humblement et silencieusement un exemple de courage, de dignité et de fidélité....

Erwan Castel, Cayenne le 25 août 2013

A eux, le Respect et l'Honneur ! A nous la Honte et l'Opprobre !


"Lorsqu’il fallut quitter le Vietnam, nous étions cette armée de sentinelles que le ciel découpe au lointain : chacun veillait sur ses souvenirs. Que faire de la guerre lorsqu’elle est finie ? Nous sommes devenus des orphelins. Aujourd’hui encore, nous souffrons de savoir le Vietnam sous le joug : son peuple n’en a pas fini avec la dictature.  Mais l’arrachement ne doit pas faire oublier ce que l’Indochine nous a donné. A nous qui devions donner la mort, cette guerre a enseigné l’éblouissement de la vie. Elle nous a appris la fragilité de l’instant, l’ordre parallèle des choses. Elle a uni notre sang à celui des Vietnamiens. Il appartient désormais à chacun de transmettre ce témoin à ceux qui lui succèdent, comme les petites offrandes que les paysans déposaient devant l’autel des ancêtres : deux fleurs, une mangue, une prière enroulée dans une feuille de riz. "    
Hélie de Saint Marc "Toute une vie" 2004 (extraits)


"Je lie mon coeur à tous les hommes
Laissant mon amour embrasser cent horizons
Et mon âme se joindre à tant d'âmes qui souffrent
Pour qu'ainsi l'emportent les forces de la vie"

To Huu, poète révolutionnaire vietnamien 1920-2002
(Cité par Hélie de saint Marc dans "Les champs de braise")

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POUR DÉNONCER LE GÉNOCIDE DES HMONGS : 

Contre l'emprisonnement, les déportations et le massacre des Hmongs du Laos, Le lien ici : Pétition


POUR EN SAVOIR PLUS SUR LES HMONGS : (liste non exhaustive)

BIBLIOGRAPHIE
Montagnards Révoltes et Guerres Révolutionnaires en Asie du Sud-Est ContinentaleMartial Dassé, 1976.
La fabuleuse Aventure du Peuple de l’Opium, Jean Lartéguy, Presse de la Cité, 1979
Regards sur les hmongs de Guyane Française, Marie Odile Géraud, L'Harmattan 1993
Les Hmongs de Laos 1945-1975, Tiphanie Graal, 2006, Le Lien ici : Mémoire sur le hmongs 1945-1975
Les Maquis d’Indochine 1952-1954, Colonel Roger Trinquier ,Paris, Editions Albatros,

SUR LE NET
Inventaire des sources (en anglais) sur les hmong accessibles sur le net, Le lien ici : wwww.hmong
Site en français dédié à la Culture et à l'Histoire des Hmongs, Le lien ici : Peuple hmong
Site en anglais dédié à la Culture et à l'Histoire des Hmongs, Le lien ici : Gary Ye Lee
Article du Figaro magazine du 5 juillet 2008, Le lien ici Qui se souvient des hmongs ?
Documentaire, Raymond Adam et Jean Paul Jansenn, 1974, le lien ici : Le peuple hmong ou meo
Site de photographes hmongs contemporains , Le lien Ici : Hmong thrills




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