jeudi 16 janvier 2014

16 janvier, le sacrifice de Jan Palach

« Puisque nos pays se trouvent 
au bord du désespoir et de la résignation, 
j'ai pris la décision d’exprimer mon désaccord 
et de réveiller la conscience de la nation. »

Extrait de la lettre de Jan Palach à l’Union des écrivains tchécoslovaques, 16 janvier 1969

Jan Palach, né le 11 août 1948 et mort le 19 janvier 1969
Le 16 janvier 1969, un jeune étudiant tchécoslovaque en philosophie de 21 ans, Jan Palach s’immole par le feu sur la place Wenceslas à Prague, pour protester contre l’invasion de son pays, la Tchécoslovaquie, par les chars soviétiques. Son agonie prendra fin trois jours plus tard sur un lit de la clinique Vinohrady. Deux autres tchèques le suivront la même année, Jan Zajic le 25 février et Evzen Plocek le 9 avril.

Son geste sacrificiel spectaculaire aura des conséquences immenses, tant en Tchécoslovaquie que dans le monde entier, dépassant son cadre géographique et temporel; et aujourd'hui encore, le nom de Jan Palach incarne la résistance héroïque de l'Europe face à l'hégémonie communiste soviétique.


LE PRINTEMPS DE PRAGUE


En pleine guerre froide, la Tchécoslovaquie soumise à la botte soviétique depuis le "coup de Prague" de 1948, connaît une vague de contestations de plus en plus grande réclamant une libéralisation de la politique. Surpris par l'ampleur de la contestation, le Kremlin nomme le 5 janvier 1968 Alexander Dubček, principal artisan de l'opposition au régime, à la tête du parti communiste. Le 22 mars, la Présidence du pays est attribuée à Ludvík Svoboda. 

La Tchécoslovaquie, sans remettre pour autant les fondements idéologiques du régime, peut alors entamer dès avril 1968, des réformes visant a appliquer dans le pays un « socialisme à visage humain ». (ouverture à l'économie de marché, développement des industries de consommation, liberté de la presse etc...)


L'INVASION SOVIÉTIQUE DE LA TCHÉCOSLOVAQUIE

Démonstration de force d'un T 62 soviétique dans les rues de Prague
L'Union soviétique, voit dans ces réformes une menace importante à son domination sur l'Europe de l'Est, et qui présente rapidement un risque d'extension sur d'autres satellites tel que la Hongrie, ou une insurrection populaire a déjà été violemment matée, à Budapest, en 1956.

Les dirigeants soviétiques, soumis à la "doctrine Brejnev" cherchent dans un premier temps à reprendre en main le cours des événements en faisant pression pour stopper les réformes, puis le 3 août, lors de la rencontre entre les pays du pacte de Varsovie à Bratislava, ils se donnent le droit d'intervenir. 

Dans la nuit du 20 au 21 août  1968, 400 000 soldats, 6 300 chars des pays du Pacte de Varsovie, appuyés par 800 avions, 2 000 canons, réalisent un coup de force préparé depuis avril. Ludvík Svoboda le président est littéralement pris en otage dans son palais, quant à Alexander Dubček, il exhorte la population à ne pas réagir pour éviter un bain de sang.

L' "Opération Danube" se solde par la mort de 72 à 90 personnes, plusieurs centaines de blessés, et des milliers d’exilés..


LE SACRIFICE

La protestation politique et populaire s'organise dès le 25 août et se maintient pacifiquement, freinant l'instauration d'un "gouvernement ouvrier-paysan", voulu par Brejnev, qui projette alors l'asphyxie par isolement médiatique de la Tchécoslovaquie.

Durant l'automne 1968, des grèves et des manifestations sont organisées régulièrement mais s'épuisent devant le silence des autorités et des médias. Devant ce risque d'enlisement de la contestation, le jeune opposant Jan Palach décide de choquer l'opinion internationale et de réveiller les consciences nationales. 

1ère page du quotidien Svobodné slovo (Libre parole), le 21 janvier 1969 
« Puisque nos pays se trouvent au bord du désespoir et de la résignation, j'ai pris la décision d’exprimer mon désaccord et de réveiller la conscience de la nation. » écrit-il dans sa dernière lettre du 16 janvier 1969

Ce 16 janvier, Jan Palach décide de s'immoler en public, au coeur même de Prague, sur la place Saint Venceslas. C'est un coup de tonnerre médiatique, quelques heures après son geste sacrificiel des centaines de manifestants se rassemblent tandis qu'il agonise à l'hôpital.

Le 17 janvier, des centaines d'articles relatent l'événement, dans la presse Tchécoslovaque et internationale... L'émotion enflamme les consciences qui se rassemblent et envahissent avec dignité et force les rues d'une capitale choquée par cette tragédie.

« Le silence et les gens se déversent dans les rues » rapporte Oldřich Mikulášek

Le 19 janvier, Jan Palach décède attentif à la rumeur qui enfle dans les rues aux consciences réveillées. Une foule calme et courageuse envahit alors la capitale mais aussi d'autres villes tchécoslovaques et étrangères (il y aura même une manifestation sur la place Rouge à Moscou), forçant l'admiration du monde entier et même le respect des autorités locales désemparées.

Le 25 janvier des dizaines de milliers de personnes accompagnent la dépouille mortelle du jeune étudiant entrant dans leur histoire héroïque, tandis qu'une garde d'honneur est organisée pour jour et nuit pour veiller sur la place de son sacrifice où  son masque mortuaire est exposé... 

Enterrement de Jan Palach le 25 janvier 1969, place de la Vieille Ville / Photo Miloš Schmiedberger
Par sa mort sacrificielle, ce jeune étudiant de 21 ans incarne immédiatement l'opposition au communisme, et offre à la nation tchécoslovaque l'occasion d'une mobilisation massive et déterminée portée par une émotion unanimement partagée.

Jan Palach entre dans l'histoire de l'Europe et dans la symbolique du combat pour la Liberté.


LES CONSÉQUENCES

Le mort de Jan Palach suscite dans les jours qui suivent une émotion unanime et inédite à travers le monde, et même l'église catholique qui pourtant condamne le suicide, reconnait dans un message du 26 janvier de Paul VI « sa valeur, car elle démontre la suprématie du sacrifice pour l’amour d’autrui. » 

Le pacte de Varsovie, lui est moins surpris par le suicide d'un jeune homme que par la réaction massive et pacifique de son peuple, qui l'inquiète au plus haut point. Et, au fur et à mesure que les médias et les comités de soutien manifestent leur soutien à Jan Palach. ce qui n'aurait dû être qu'un fait divers devient une affaire d'Etat, une crise du Pacte de Varsovie et un embarras de diplomatie internationale, 

« Nous espérons que le Comité central du Parti communiste tchécoslovaque, le gouvernement de la République socialiste tchécoslovaque et les autres administrations compétentes vont : tirer les conséquences politiques nécessaires et orienter correctement le parti et les travailleurs ; évaluer du point de vue du parti l'action des forces antisocialistes et antisoviétiques en rapport avec le déclenchement de la campagne de provocations relative à l'événement de la place Venceslas. » écrit Léonid Ilitch Brejnev à Alexis Nikolaïevitch Kossyguine le 22 janvier 1969.

Les soviétiques comme les tchécoslovaques sont sur le fil du rasoir...

La Garde d'Honneur sur le lieu du sacrifice
En avril 1969,  Gustav Husak, nommé à la tête du parti communiste, amorce la "normalisation" du pays, bloquant les réformes et évinçant ses partisans des rouages de l'Etat. Quant à Dubček, il est d'abord "promu" président du parlement fédéral avant d'être exilé ambassadeur à Ankara, il reviendra comme jardinier dans un parc public avant de réapparaître momentanément lors de la "révolution de velours". Il meurt accidentellement en 1992. 

En Tchécoslovaquie, malgré la normalisation, la dissidence s'organise et maintient une certaine pression démontrant que l'acte sacrificiel de Jan Palach n'est pas le geste d'un homme isolé et manipulé comme cherchent à le faire croire les autorités paniquées. D'autres "torches vivantes" "entretiendront le feu" médiatique de la résistance politique : Josef Hlavatý, ouvrier de 25 ans s´immole le 20 janvier 1969, suivi le 21 janvier 1969 par Jan Zajíc, étudiant de 18 ans, et le 4 avril 1969, Evžen Plocek à Jihlava, 39 ans. Cette protestation tragique dépasse les frontières et le 20 janvier 1969 c'est Sándor Bauer, 16 ans qui s´immole à Budapest. Plusieurs autres tentatives sont enregistrées pendant cette période.

Le monde communiste se fissure, l'Albanie quitte le pacte de Varsovie, des partis communistes comme le PCF en France, jusque là aligné sur la politique du Kremlin, condamnent l'intervention militaire... Sur place, le nouveau pouvoir tout en persécutant les dissidents cherche des compromissions avec l'opposition qu'il cherche à affaiblir, comme avec l'adoption d'un statut fédéral, ou l'introduction dans l'économie planifiée d'indicateurs de qualité et d'innovation par exemple.


LE SYMBOLE DE LA "RÉVOLUTION DE VELOURS"

A Moscou, le système soviétique qui révèle une obsolescence dangereuse est figé, et depuis 1985, Mikhaïl Gorbatchev essaye d'engager des réformes pour sauver le régime: c'est l'époque de la "glasnost" (transparence) et de la "perestroïka"(restructuration économique) et dont l'échec va entraîner la chute de l'URSS.

A Prague, 1988 est une année symbole, les anniversaires de la création de la Tchécoslovaquie (1918), des accords de Munich (1938), du "coup de Prague" (1948), et surtout du "Printemps de Prague" et l'invasion par les armées du Pacte de Varsovie (1968) invitent la population a se pencher sur son passé, son présent... et son avenir !. 

La résistance tchécoslovaque s'organise à nouveau, et portée par une opposition intellectuelle elle va mobiliser l'opinion durant toute l'année 1989, jusqu'à imposer en novembre une "Révolution de velours", et la chute du régime communiste pro-soviétique. 

A Prague, épicentre de ce renversement historique, le moment fort de la mobilisation restera dans l'Histoire sous le nom de "semaine Palach", ensemble de manifestations animées en janvier, principalement par le groupe "Charte 77", autour des commémorations du souvenir de la mort de Jan Palach. 


Document publié pour les 20 ans de la mort de Jan Palach,
 janvier 1989, par  la "Charte 77" (Source : Libri prohibiti)
« Il est mort, parce qu’il a voulu crier le plus fort possible. Il a voulu que nous nous rendions compte de ce qui se passait, que nous voyions ce que nous faisions vraiment et que nous entendions ce que nous disions en ce temps de concessions dont on disait qu’elles étaient indispensables, de compromis que l’on considérait comme raisonnables et de manœuvres que l’on croyait intelligentes. Nous perdions peu à peu la conscience nous rappelant qu’il faut toujours garder quelque chose, quelque chose d'essentiel, quelque soit la pression ; quelque chose qui ne peut être vendu et sans quoi la vie humaine perd son inaliénable dignité. » Extrait du document du groupe de la "Charte 77" publié le 15 janvier 1989 à l’occasion de l'anniversaire de l'immolation de Jan Palach. 


Ces nouvelles manifestations démarrées en octobre 1988, d'abord nationales puis dans toute l'Europe de l'Est vont faire vaciller l'ensemble des régimes communistes et refermer l'histoire tragique du XX°siècle avec la chute du mur de Berlin en novembre 1989. 

L'activiste principal du mouvement "Forum civique" qui anime la contestation est Václav Havel, un homme de lettres reconnu et dont l'action politique est unanimement respectée, il sera porté à la tête de République fédérale tchèque et slovaque de 1989 à 1992 puis de la République Tchèque de 1993 à 2003, devenant ainsi le premier "président-philosophe" de l'Europe. 


LA PUISSANCE DU SACRIFICE

« L’acte de Palach est insaisissable, exceptionnel. Il ne correspond pas aux valeurs éthiques communes. Il suscite des émotions fortes, des questions et des polémiques nombreuses et des appréciations divergentes. Les uns le condamnent, les autres le glorifient ». Jindřich Šrajer (2009)

Jan Palach décédé, 19 janvier 1969 (Photo: Vladimír Tůma)
Le geste sacrificiel de Jan Palach ne peut être que respecté, car il est la manifestation d'un courage patriotique hors du commun, d'un sens de l'honneur élevé et d'un amour de la liberté intransigeant.


Jan Palach, pendant son agonie confirmera l'intention d'éveiller le peuple tchécoslovaque par son sacrifice: « L’homme doit se défendre contre le mal qu’il est capable d'affronter à un moment donné. » dira t-il le 17 janvier 1969.




"Affronter le feu plutôt que vivre en enfer" 
(Saïda Douki Dedieu, à propos de l'immolation )

Le choix d'une immolation, s'inscrit dans la double symbolique du sacrifice et du feu. Poussé par l'énergie du désespoir, l'homme ici ne cherche pas une mort fuyante et rapide (suicide) ou un combat désespéré et meurtrier (terrorisme), mais il offre au public, par une mort lente et assumée, une image mentale forte exacerbée par l'horreur visuelle d'une "torche humaine". 

Le feu est un élément qui participe à l'imaginaire universel de l'Homme, quelles que soient son époque, ses croyances, ou sa culture... Symbole associé au Soleil, il devient naturellement un acteur essentiel dans de nombreux rituels sacrés (célébration du printemps, purification de l'âme...), et rapidement sa symbolique envahit aussi l'espace profane (logement familial, bûchers de l'inquisition...)

Le suicide par immolation, s'il est connu depuis l'antiquité (Didon, la première reine de Carthage s'immole au IX° siècle avant J.C. pour ne pas trahir son défunt époux) force est de constater que ce mode opératoire est de plus en plus fréquent depuis l'influence grandissante de la médiatisation des événements ("le poids des mots, le choc des photos")

Ainsi, à Saïgon le 11 juin 1963, Thích Quảng Đức, un bonze de 67 ans s'immole par le feu devant des journalistes, afin de protester publiquement contre les persécutions religieuses menées contre les bouddhistes au Vietnam. Les images de la torche humaine font le tour du monde, décuplent la pression internationale et les manifestations qui aboutiront par un coup d'Etat et le renversement du régime moins de six mois plus tard.


Le bonze Thích Quảng Đức s'immolant par le feu le 11 juin 1963 . Photo Malcolm Browne

Depuis, l'immolation par le feu est devenue, malgré une condamnation religieuse générale, le geste sacrificiel le plus spectaculaire choisi pour symboliser les causes désespérées. 
Thích Quảng Đức au Vietnam (1963), Jan Palach en Tchécoslovaquie (1969), Romas Kalanta en Lituanie (1972), ou Mohamed Bouazizi en Tunisie (2010) n'en sont que quelques exemples d'une longue cohorte d'hommes et de femmes protestant contre l'oppression (rien que pour le seul Tibet on ne compte pas moins de 120 suicides par le feu depuis 2009)

Car ce type de suicide, s'il est un geste de révolte désespéré et ultime, il est d'abord un acte militant et qui se veut constructif sur le plan collectif. L'acte par ailleurs, par sa mise en scène violente et prolongée, provoque une réaction horrifique qui aide à la diffusion et la mémorisation de son message imagé, ainsi qu'une implication émotionnelle des observateurs sous le choc qui s'engagent au minimum pour faire cesser l'horreur. 

Dans notre monde individualisé et hyper médiatisé, l'uniformisation du monde étouffe l'homme désespéré, qui n'a alors d'autre choix pour se faire entendre, que de choquer à l'extrême l'opinion publique pour la réveiller. Aujourd'hui l'immolation par le feu est une expression qui tend même à une banalisation dès que la communication d'un problème parait impossible aux yeux des victimes de situations politiques, mais aussi sociales, économiques, financières etc....

D’après Ladislav Hejdánek, philosophe, « Le sacrifice de Palach est devenu le symbole de l’idée qu'il faut mettre toute notre vie à la disposition de tout ce qui doit arriver, de tout ce qu’il faut faire, de ce qu’il faut entreprendre pour améliorer les choses, de tout ce qu’on doit faire pour notre entourage et pour la commune, pour la communauté humaine »

Par son immolation, Jan Palach a rejoint dans l'Histoire, les martyrs défendant la Liberté. Cette tradition sacrificielle, symbolique et constructive sera suivie par d'autres "éveilleurs de consciences" tels Yukio Mishima en 1970, ou Dominique Venner en 2013.

Car ces hommes réalisent "in fine", en acte et en conscience, un des derniers gestes héroïques faisant appel au Courage et à l'Honneur. Leur sacrifice est l'offrande d'une noblesse de coeur, positive, amoureuse et éternelle.


Erwan Castel, à Cayenne le 16 janvier 2014

Monument à Jan Palach et Jan Zajíc, place Venceslas, à quelques mètres de l'endroit de l'immolation de Jan Palach

Un site est dédié à la mémoire de Jan Palach. le lien ici : JAN PALACH



1 commentaire :

  1. Lors de la publication initiale de l'article, Michel Dufresne, un correspondant, m'a amicalement rappelé au souvenir de ROMAS KALANTA, un jeune ouvrier de 19 ans, dissident lituanien, qui s'est lui aussi immolé par le feu pour protester contre l'occupation soviétique de son pays. Accusé au moment des faits de troubles mentaux par les autorités qui cherchaient à minimiser la dimension politique de son geste (technique de désinformation fréquemment utilisée contre d'autres opposants aux différents régimes communistes), il est réhabilité en 1989 par une commission médicale et honoré en 2000 par le Président Adamkus.
    Merci à Michel rappeler ce pan ignoré de notre histoire européenne, tragique et héroïque.

    Romas Kalanta d'ailleurs n'est pas un cas isolé, car les pays baltes, dont fait partie la Lituanie furent aussi, le théâtre d'une résistance armée au communisme, exceptionnelle en intensité et dont la guerre partisane initiale dura plus de 10 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, tuant plus de 50 000 hommes. Réfugiés au coeur de leurs sanctuaires estoniens, lettons ou lituaniens, pour échapper aux persécutions du NKVD, ces quelques 150 000 partisans, appelés "frères de la forêt", y restèrent cachés, et pour certains jusque dans les années 1970.

    Histoire héroïque a développer dans un article ultérieur...

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