jeudi 6 février 2014

6 février, l'Etat assassine un poète !

"Et ceux que l'on mène au poteau,
Dans le petit matin glacé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d'Orphée,
Tu leur tends la main sans un mot,
O mon frère au col dégrafé..."

Extrait du poème " CHANT POUR ANDRÉ CHÉNIER (1774-1944) " 

Le 6 février 1945, dans un contexte d' "épuration légale" sur fond de négociation politicienne, un jeune écrivain de 35 ans, certes collaborateur, mais qui ne s'était rendu coupable d'aucun crime de sang, a été exécuté dans les fossés du fort de Montrouge, à l'issue d'un procès de moins de 6 heures et un délibéré de 20 minutes !


Cet homme s'appelait Robert Brasillach.

Écrivain, journaliste, critique de cinéma, c'est un jeune intellectuel, connu surtout pour son parcours politique évoluant de l'Action Française vers le fascisme dans les années 1930. Sous l'Occupation, il devient rédacteur en chef du journal collaborationniste et antisémite "Je suis partout". A la fin de la guerre, l'épuration le condamne pour "collaboration avec l'ennemi"

La procédure expéditive, la condamnation pour délit d'opinion et la sévérité de la peine, pourraient inscrire ce procès dans  la continuité de l'épuration sauvage ayant suivi la libération... si le simulacre de procès et l’exécution de l'écrivain s'étaient effectués dans un mouvement de vindicte populaire spontanée et incontrôlée connue sous l’appellation d'épuration sauvage. 
Or Brasillach, qui s'était constitué prisonnier en septembre 1944, a été condamné à mort à l'issue d'un procès le 19 janvier 1945, devant la cour d'assise de la Seine.
Nous avons donc bien affaire ici à une justice expéditive organisant une "épuration légale" et dénoncée en 2010 par le magistrat Philippe Bilger dans une analyse commentée du procès, " 20 minutes pour la mort, Robert Brasillach, le procès expédié, par Philippe Bilger (éditions du Rocher)

Robert Brasillach à son "procès" le 19 janvier 1945
La condamnation de Robert Brasillach, qui n'est pas un fait unique au moment de la libération, provoqua immédiatement un mouvement de protestation, et une pétition demandant la grâce du condamné fut présentée au Général De Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire de la France libérée. 
Cette pétition portée par un groupe de 55 artistes et intellectuels renommés, (parmi lesquels Paul Valéry, Paul Claudel, François Mauriac, Daniel-Rops, Albert Camus, Marcel Aymé, Jean Paulhan, Roland Dorgelès, Jean Cocteau, Colette, Arthur Honegger, Maurice de Vlaminck, Jean Anouilh, André Barsacq, Jean-Louis Barrault, Thierry Maulnier, etc.) vit sa demande rejetée par De Gaulle.

Il semblerait que De Gaulle ait été obligé, au moment de la reconstruction nationale après la Libération, de faire des concessions aux communistes, parmi lesquelles la liquidation de Robert Brasillach. Devant ces revendications portées par plus d'un tiers du pouvoir politique, Brasillach a été "la part du feu" permettant au général de garder la main sur l'unité nationale dont dépendait la reconstruction de la France...

Plus tard, De Gaulle évoquant le personnage Brasillach, dont il estimait par ailleurs l'oeuvre littéraire, écrira que « le talent est un titre de responsabilité »...

Robert Brasillach est inhumé au cimetière de Charonne, dans le XXe arrondissement de Paris.


Les dernières heures de Robert Brasillach

6 février 1945

A 8 heures 30, devant les grilles du Palais de Justice, se forme le cortège des six voitures noires qui doivent conduire à Fresnes les personnes requises par la loi et l’usage pour l’exécution. Tout le long du parcours un important service d’ordre constitué par des gardiens de la paix armés de mitraillettes. Aux abords de Fresnes, le service d’ordre est beaucoup plus dense. Dans l’allée de la prison des gardes mobiles font la haie. Nous attendons quelques instants avec les différentes personnalités devant la grille d’accès au grand couloir qui mène à la détention.

A 9 heures juste, nous nous rendons, suivis d’un peloton de gardes mobiles, à la division des condamnés à mort. Le commissaire du gouvernement François ouvre la porte de la cellule de Robert Brasillach et lui annonce d’une voix sèche que son recours en grâce a été rejeté.

Je pénètre à ce moment dans sa cellule avec Maître Mireille Noël et l’aumônier. Robert Brasillach nous embrasse tous les trois. Puis il demande à rester seul avec l’aumônier. Deux gardiens viennent lui retirer ses chaînes. Après sa confession et quelques minutes d’entretien avec le prêtre il me fait appeler ainsi que Mademoiselle Noël. Il me donne alors ses dernières lettres qu’il a préparées pour sa mère, pour sa famille, pour ses amis, pour Mademoiselle Noël et pour moi-même.

Il me donne également les manuscrits des poèmes écrits en prison et une feuille contenant quelques lignes avec ce titre : « La mort en face ». De temps en temps il me regarde avec un bon sourire d’enfant. Il avait compris, dès hier, que ce serait pour ce matin.

"Vous savez, me dit-il, j’ai parfaitement dormi !"

Comme il doit revêtir son costume civil à la place du costume du condamné à mort qu’il porte, Mademoiselle Noël se retire et je demeure seul avec lui.

"Oui, restez près de moi", me dit-il.

Il me montre la photographie de sa mère et celle de ses deux neveux.

Il les met dans son portefeuille et m’exprime le désir de mourir avec ces photographies sur son cœur. A ce moment, il a une légère défaillance, il pousse un soupir, et des larmes coulent de ses yeux. Il se tourne vers moi et dit, comme s’il voulait s’excuser : "C’est un peu naturel. Tout à l’heure je ne manquerai pas de courage. Rassurez-vous".

Il s’habille alors tranquillement, avec beaucoup de soin, refait la raie de ses cheveux devant sa petite glace, puis, songeant à tout, retire d’une miche de pain un petit canif et une paire de ciseaux qu’il y avait dissimulées et qu’il me remet. Il m’explique : "pour que personne n’ait d’ennuis".

Il range ses affaires personnelles dans un grand sac. A ce moment, il a soif. Il boit un peu d’eau dans sa gamelle. Puis il achève sa toilette. Il a le pardessus bleu qu’il portait au procès. Autour de son cou il a passé un foulard de laine rouge.

Il demande à s’entretenir avec Monsieur le Commissaire du Gouvernement Reboul.

Celui-ci s’avance. Il est raidi par l’émotion, le visage tourmenté, d’une grande pâleur.

D’une voix sourde, Brasillach lui fait alors la déclaration suivante :

"Je ne vous en veux pas, Monsieur Reboul, je sais que vous croyez avoir agi selon votre devoir ; mais je tiens à vous dire que je n’ai songé, moi, qu’à servir ma patrie. Je sais que vous êtes chrétien comme moi. C’est Dieu seul qui nous jugera. Puis-je vous demander un service ?"

Monsieur Reboul s’incline. Robert Brasillach continue :

"Ma famille a été très éprouvée, mon beau-frère est en prison, sans raison, depuis six mois. Ma sœur a besoin de lui. Je vous demande de faire tout ce que vous pourrez pour qu’il soit libéré. Il a été aussi le compagnon de toute ma jeunesse".

Le commissaire du Gouvernement lui répond : "Je vous le promets".

Robert Brasillach lui dit pour terminer : "Consentirez-vous, Monsieur Reboul, à me serrer la main ?"

Le commissaire du Gouvernement la lui serre longuement.

Robert Brasillach m’embrasse une fois encore. Il embrasse également Maître Mireille Noël qui vient de rentrer et lui dit : "Ayez du courage et restez près de ma pauvre sœur".

Il est prêt. Il ouvre lui-même la porte de sa cellule. Il s’avance au devant des personnalités qui attendent et leur dit : "Messieurs, je suis à vos ordres".

Deux gardes mobiles se dirigent vers lui et lui passent les menottes. Nous gagnons le grand couloir de la sortie. En passant devant une cellule, d’une voix claire, Robert Brasillach crie : "Au revoir Béraud !" et, quelques mètres plus loin : "Au revoir Lucien Combelle !".

Sa voix résonne sous la voûte, au-dessus du bruit des pas.

Lorsque nous arrivons à la petite cour où attend la voiture cellulaire, il se retourne vers Mademoiselle Noël et lui baise la main en lui disant : "Je vous confie Suzanne et ses deux petits". Il rajoute : "C’est aujourd’hui le 6 février, vous penserez à moi et vous penserez aussi aux autres qui sont morts, le même jour, il y a onze ans".

Je monte avec lui dans la voiture qui va nous conduire au fort de Montrouge. Il s’est assis, impassible, en me prenant la main. A partir de ce moment, il ne parlera plus.

Le poteau est dressé au pied d’une butte de gazon. Le peloton, qui comprend 12 hommes et un sous-officier, nous tourne le dos. Robert Brasillach m’embrasse en me tapotant sur l’épaule en signe d’encouragement. Un sourire pur illumine son visage et son regard n’est pas malheureux. Puis, très calme, très à l’aise, sans le moindre tressaillement, il se dirige vers le poteau. Je me suis un peu détaché du groupe officiel. Il s’est retourné, adossé au poteau. Il me regarde. Il a l’air de dire : "Voilà… c’est fini".

Un soldat sort du peloton pour lui lier les mains. Mais le soldat s’affole et n’y parvient pas. Le maréchal des logis, sur ordre du lieutenant essaye à son tour. Les secondes passent… On entend la voix du lieutenant qui coupe le silence : "Maréchal des logis !… Maréchal des logis !…".

Robert Brasillach tourne lentement la tête de gauche à droite. Ses lèvres dessinent un sourire presque ironique. Les deux soldats rejoignent enfin le peloton.

Robert Brasillach est lié à son poteau, très droit, la tête levée et fière. Au-dessus du cache-col rouge elle apparaît toute pâle. Le greffier lit l’arrêt par lequel le pourvoi est rejeté.

Puis, d’une voix forte, Robert Brasillach crie au peloton : "Courage !" et, les yeux levés : "Vive la France !".

Le feu de salve retentit. Le haut du corps se sépare du poteau, semble se dresser vers le ciel ; la bouche se crispe. Le maréchal des logis se précipite et lui donne le coup de grâce. Le corps glisse doucement jusqu’à terre. Il est 9 heures 38.

Le docteur Paul s’avance pour constater le décès. L’aumônier et moi-même le suivons et nous inclinons. Le corps est apparemment intact. Je recueille, pour ceux qui l’aiment, la grosse goutte de sang qui roule sur son front.

Fait à Paris le 6 février 1945,

Jacques Isorni, Avocat à la Cour d’Appel


Les Poèmes de Fresnes

L'intégralité des poèmes disponibles en PDF ici : Poèmes de Fresnes


Condamné à mort à la Libération, Brasillach est fusillé le 6 février 1945 Les poèmes qu’il avait écrits pendant son incarcération seront publiés sous le titre de "Poèmes de Fresnes"


Les poèmes sont dits par Pierre Fresnay


Pierre Fresnay


Poèmes de Fresnes de Robert Brasillach 1/3
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Poèmes de Fresnes de Robert Brasillach 2/3
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Poèmes de Fresnes de Robert Brasillach 3/3
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MON PAYS ME FAIT MAL

Mon pays m'a fait mal par ses routes trop pleines,
Par ses enfants jetés sous les aigles de sang,
Par ses soldats tirant dans les déroutes vaines,
Et par le ciel de juin sous le soleil brûlant.

Mon pays m'a fait mal sous les sombres années,
Par les serments jurés que l'on ne tenait pas,
Par son harassement et par sa destinée,
Et par les lourds fardeaux qui pesaient sur ses pas.

Mon pays m'a fait mal par tous ses doubles jeux,
Par l'océan ouvert aux noirs vaisseaux chargés,
Par ses marins tombés pour apaiser les dieux,
Par ses liens tranchés d'un ciseau trop léger.

Mon pays m'a fait mal par tous ses exilés,
Par ses cachots trop pleins, par ses enfants perdus,
Ses prisonniers parqués entre les barbelés,
Et tous ceux qui sont loin et qu'on ne connaît plus.

Mon pays m'a fait mal par ses villes en flammes,
Mal sous ses ennemis et mal sous ses alliés,
Mon pays m'a fait mal dans son corps et son âme,
Sous les carcans de fer dont il était lié.

Mon pays m'a fait mal par toute sa jeunesse
Sous des draps étrangers jetée aux quatre vents,
Perdant son jeune sang pour tenir les promesses
Dont ceux qui les faisaient restaient insouciants.

Mon pays m'a tait mal par ses fosses creusées
Par ses fusils levés à l'épaule des frères,
Et par ceux qui comptaient dans leurs mains méprisées
Le prix des reniements au plus juste salaire.

Mon pays m'a fait mal par ses fables d'esclave,
Par ses bourreaux d'hier et par ceux d'aujourd'hui,
Mon pays m'a fait mal par le sang qui le lave,
Mon pays me fait mal. Quand sera-t-il guéri ?


Robert Brasillach

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