dimanche 2 février 2014

Une dyade de grands sauvages

Le photographe finlandais Lassi Rautiainen a surpris pendant plusieurs jours une amitié dentre un ours brun et une louve, qui partagent jusqu'aux proies chassées ensemble. Cette étonnante relation, déjà observée entre ces deux espèces différentes démontre s'il en était besoin, la présence dans le monde animal de pensées et d'émotions organisées intelligemment, par delà le déterminisme naturel et ses instincts. 

Photo Lassi Rautiainen
Le loup et l'ours sont par ailleurs deux symboles animaliers parmi les plus forts de l'imaginaire européen. Depuis les temps reculés de la préhistoire et jusqu'à nos contes récents, ces deux super-prédateurs, ces dévorateurs anthropomorphisés ont joué en effet dans le passé, un rôle symbolique dans l'initiation humaine, tant dans ses rites de passage (ours) que dans les rapports transgressifs aux normes sociales entre l'individuel et le collectif (loup).

Concernant ce rapport symbolique entre le loup, l'ours et l'homme, Sophie Bobbé,  a réalisé un mémoire intitulé "L'ours et le loup. Essai d'anthropologie symbolique". (Paris, Éd. de la MSH/INRA, 2002)

Aujourd'hui, ces deux grands "sauvages" de nos forêts européennes continuent de susciter tantôt la peur et une haine, tantôt une fascination et une protection qui perpétuent à leurs manières la charge émotionnelle transmise depuis "la nuit des temps". Et leur association naturaliste prend alors une dimension mythique et merveilleuse à nos yeux et nous invite à plus d'humilité respectueuse envers la Nature et ses rois...


Voici un article intéressant publié dans le nouveau hors-série de Sciences et Avenir intitulé L'animal et nous (avril-mai 2012).  

Ours et loup : le retour en grâce des rois maudits?

Interview croisée de 
Jean Marc Moriceau    et    Michel Pastoureau



Que représentaient pour l’homme ces animaux – l’ours et le loup - que l’on a voulu «éradiquer» ?

Jean-Marc Moriceau : Au départ, il n’était pas question d’éradiquer le loup, mais simplement de le repousser hors de la zone d’emprise de l’humain afin de prémunir celui-ci d’un danger. Car, pendant des siècles, l’homme a été conscient de son impuissance à venir à bout de cet animal. La question de «l’extermination» ne s’est posée qu’au XIXème siècle, quand les moyens techniques et le contexte politique se sont prêtés à une entreprise de cette nature. Le loup représentait alors essentiellement un concurrent de l’homme pour l’alimentation, puisqu’il restait le seul grand prédateur carnivore en Europe et ponctionnait régulièrement le bétail en tout genre. Occasionnellement s’ajoutait à cette menace un comportement véritablement dangereux pour les humains, de la part soit de loups enragés s’attaquant à tous les êtres vivants rencontrés sur leur passage, soit de loups prédateurs à comportement anthropophage. Agresseurs de l’homme, ils transgressaient clairement l’ordre naturel des choses.

Michel Pastoureau : La lutte contre l’ours brun s’est menée sur un tout autre plan. Il ne s’est pas agi dans ce cas d’éradication physique à proprement parler, sauf pendant la période carolingienne où ont été organisés de grands massacres. Certes, l’homme s’attaquant à son territoire, l’espèce s’est lentement raréfiée entre l’époque féodale et le XXè siècle. Mais la guerre n’était pas dirigée contre l’ours en chair et en poils?: ce fut une lutte culturelle et symbolique, dont le but était de détruire la survivance, en terre chrétienne, d’un objet de culte païen. Car dans les anciennes sociétés européennes, l’ours était considéré comme le roi des animaux. On lui prêtait non seulement toutes sortes de pouvoirs malfaisants, mais surtout des mœurs semblables à celles des humains: il était réputé s’accoupler face contre face ! Selon la légende, les mâles étaient attirés par les jeunes filles, les enlevaient et les violaient, donnant naissance à des guerriers invincibles, fondateurs de dynasties… Pour le clergé, tout ceci était proprement effrayant: il fallait absolument éradiquer cet imaginaire puissant. L’homme est sorti vainqueur de cette guerre, un triomphe consacré par une substitution symbolique éclatante: à la fin du Moyen Age, l’Eglise a réussi à détrôner l’ours au profit du lion. […]


Dans quelle mesure ces deux cas étaient – et demeurent – emblématiques de notre rapport à l’animal sauvage ?

J.-M.M. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, le loup a été l’emblème majeur du «?sauvage?» s’opposant à la civilisation. Le représentant d’un ordre différent de celui des humains. C’est un animal extrêmement intelligent, résistant, qui s’adapte à tous les environnements, et qui non seulement défiait l’homme mais parvenait à lui résister, y compris lors de battues organisées. Il a fallu attendre sa quasi-disparition en France pour que, par exemple, une démarche de type naturaliste gagne du terrain auprès des louvetiers (bénévoles chargés de la régulation des loups, NDLR), afin de tenter de juguler l’extinction totale de l’espèce. Ce mouvement a en quelque sorte anticipé le retournement dont fait l’objet de nos jours l’image du loup.

M.P. Dans les sociétés anciennes, l’ours était l’animal sauvage par excellence, l’animal velu ! L’homme était à la fois attiré et révulsé par cette sauvagerie, l’attirance le conduisant parfois à se déguiser en bête – ce qui, bien entendu, était violemment condamné par l’Eglise. Dans cette alternance entre attrait et répulsion, l’ours a fini par prendre sa revanche avec l’arrivée de l’ours en peluche, nous interrogeant sur notre rapport au sauvage. En effet, à partir de 1903, date de l’apparition du célèbre Teddy Bear, c’est un animal sauvage que les enfants ont mis dans leur lit, et pas n’importe lequel ! L’ours, le seul qui ait partagé la caverne de l’homme du paléolithique. Nous retrouvons là l’incarnation d’une sauvagerie domestiquée.


Qu’est-ce qui a transformé des ennemis à abattre en représentants d’espèces à protéger ?

M.P. Entre le milieu du XIXè siècle et celui du XXè, on a pris conscience des excès commis, et un nouvel ours est apparu: une figure plus ou moins romantique, un animal à reconquérir, du moins sur le plan affectif. Mais il était déjà trop tard. La situation était irréversible?: l’animal était parfaitement dominé. […] Et l’homme a eu envie de rendre un peu de dignité à l’animal déchu.

J.-M.M. Le loup, quant à lui, a changé d’image en plusieurs étapes. La première, fondamentale, c’est sa disparition physique – définitive après la guerre de 1914 –, 
qui a entraîné la fin de l’insécurité. Les attaques sur les troupeaux ont cessé, permettant à l’élevage de se reconfigurer géographiquement. […] Dans ces conditions, l’imaginaire négatif traditionnel attaché à cet animal qui n’avait jamais été dompté a commencé à s’effilocher. Par la suite nous sont parvenues d’Amérique du Nord des images de loups habitant d’immenses espaces sauvages, où les rapports avec l’homme n’avaient pas lieu d’être conflictuels. […] 


Comment ce changement de sensibilité se traduit-il concrètement en France ?

J.-M.M. Un premier décalage existe entre une opinion publique qui se convertit de plus en plus à l’idée de défendre la biodiversité et des milieux économiques, certes très limités, mais directement concernés par la présence d’un animal qui peut se révéler perturbateur. Cette tension est rendue plus complexe encore par le statut du loup, protégé par des conventions internationales et par la législation européenne, mais dont la présence fait néanmoins l’objet d’aménagements tenant compte indirectement et a posteriori des dégâts qu’il provoque. Le loup ne peut pas faire bon ménage avec l’élevage. Il ne peut être strictement protégé: dans certaines régions de France, les «dommages collatéraux» que provoque son développement sont modestes, dans d’autres, ils sont beaucoup plus importants. De mon point de vue, il semble intelligent de garder en tête cette différence d’échelle afin d’éviter d’avancer des discours absolutisants.


Qu’en est-il pour l’ours ?

M.P. Du fait de la vision anthropomorphique qu’on a projetée sur cet animal, il est assez difficile d’avoir une attitude sereine à son égard. Les comportements ont été excessifs, à toutes les époques et dans tous les sens. Du côté autrefois de la destruction, aujourd’hui d’une sensiblerie qui parfois me paraît tout à fait infantile. Quant au destin de l’ours, je pense qu’il est vain de faire des tentatives de réintroduction dans des zones où il n’y a presque plus d’individus. Il vaudrait mieux concentrer les efforts dans des territoires où ils sont plus nombreux. […] 


Comment peut-on, in fine, cohabiter ?

J.-M.M. Selon moi, la cohabitation avec le loup, extrêmement complexe, est quasiment impossible. Le loup est un animal sauvage, et son retour naturel en France depuis vingt ans pose de réelles difficultés d’aménagement et de gestion des milieux agropastoraux. A la différence des décideurs et de l’opinion publique, ces derniers subissent au jour le jour les conséquences de sa présence.

Je le répète, il nous incombe de faire des choix et d’avoir une vision claire de la question ; une vision qui tienne compte des contraintes posées par une politique de gestion efficace. Je plaide pour l’organisation d’«états généraux du loup» rassemblant non seulement des scientifiques français et étrangers de différentes disciplines, mais aussi tous les acteurs touchés par la question.


Notre relation avec ces animaux, sauvages et libres par excellence, passe donc encore par la domination ?

J.-M.M. En quelque sorte, oui. Il ne faut pas oublier que la planète, depuis quelques millions d’années, et surtout quelques dizaines de milliers, est sous la maîtrise d’une espèce particulière, l’espèce humaine, dont la survie et le développement sont considérés, à tort ou à raison, comme primordiaux. Simplement, depuis plusieurs décennies, nous avons pris conscience de l’existence des autres espèces et de l’obligation de les préserver. L’équilibre est donc perçu différemment.


Propos recueillis par Andreina de Bei
Article publié dans le Hors-Série de Sciences et Avenir "L’animal et nous", n°170, avril-mai 2012.

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