jeudi 13 mars 2014

La guerre contre la Russie et sa dimension idéologique

L'analyse d'Alexandre Douguine

Source du document : www open Revolt.info publié le 11 mars 2014 - le lien ici : The War on Russia in its Ideological Dimension

Traduction réalisé par Claire Claire pour le blog l'Heure Asie le lien ici : l'Heure Asie

La place Maïdan à Kiev au moment des émeutes, janvier 2014

La guerre à venir comme concept

Alexandre Douguine
La guerre contre la Russie est le sujet le plus discuté en ce moment dans l'Ouest. Elle n'est encore qu'à l'état de suggestion et de possibilité. Elle peut devenir une réalité selon les décisions que prendront les parties impliquées dans le conflit ukrainien - Moscou, Washington, Kiev et Bruxelles.

Je ne veux pas discuter ici de tous les aspects et de l'histoire de ce conflit. Je propose à la place une analyse de ses racines idéologiques profondes. Ma vision des principaux événements est basée sur la Quatrième Théorie Politique dont j'ai décrit les principes dans le livre du même nom, publié en anglais par les éditions Arktos il y a quelques années de ça.

Donc je ne vais pas étudier la guerre entre l'Ouest et la Russie sur le plan des risques, des dangers, des issues, des coûts et des conséquences, mais sur le plan de sa signification idéologique à l'échelle globale. Je vais considérer le sens d'une telle guerre, et non cette guerre elle-même (réelle ou virtuelle).




L'essence du libéralisme

Dans l'Occident moderne, il y a une seule idéologie régnante: le libéralisme. Celle-ci a plusieurs types, versions et formes, plusieurs nuances mais son essence est toujours la même. Le libéralisme a dans sa structure fondamentale les principes axiomatiques suivants:

L'individualisme anthropologique (l'individu est la mesure de toutes choses);

Le progressisme (le Monde va vers un avenir meilleur, le passé est toujours pire que le présent);

La technocratie (le développement technique et la performance effective sont les plus important critères d'évaluation des sociétés);

L'eurocentrisme (Les sociétés euro-américaines représentent le canon de mesure pour le reste de l'humanité);

L'économie comme destin (le libre-échange est la seule forme de système économique normative - toutes les autres doivent être réformées ou détruites);

La démocratie comme règle des minorités (qui se défendent contre la majorité toujours encline à dégénérer vers le totalitarisme, le "populisme");

La Classe Moyenne est le seul acteur social réellement existant et la norme universelle (indépendamment des faits  ̶  que les gens aient déjà atteint ce statut ou soient en voie de l'atteindre, on se représente le moment où ils s'y identifient)

Un seul monde, le globalisme (les humains sont essentiellement identiques et ne se distinguent qu'individuellement, le monde doit être intégré sur la base individualiste; citoyenneté mondiale)

Telles sont les valeurs centrales du libéralismes; elles manifestent une des trois tendances issues des Lumières, aux côtés du communisme et du fascisme qui proposent des interprétations alternatives de l'esprit profond de la Modernité.

Au XXème siècle, le libéralisme a triomphé de ses rivaux et à partir de 1991, il est devenu l'unique idéologie dominante à l'échelle mondiale.

Sous le règne du libéralisme globalisé, la seule liberté de choix qui subsiste est entre le libéralisme de droite, le libéralisme de gauche ou le libéralisme radical, voire le libéralisme d'extrême-droite, le libéralisme d'extrême-gauche et l'ultra-libéralisme radical. Donc le libéralisme a été instauré comme système opérationnel des sociétés occidentales et de toutes les autres sociétés, en tant qu'elles se situent dans la zone d'influence occidentale. Il constitue depuis un certain temps le dénominateur commun de tout discours politique correct, le critère d'acceptation par les politiques mainstream ou de rejet dans la marginalité. La sagesse populaire elle-même est devenue libérale.

Le libéralisme géopolitique fut gravé dans le modèle américano-centré dont les Anglo-saxons constituent le groupe ethnique essentiel, et dans le partenariat atlantiste euro-américain, l'OTAN, conçu comme le cœur stratégique du système de sécurité mondial. La sécurité du Monde fut identifiée à la sécurité de l'Occident et au final, à la sécurité américaine. Donc le libéralisme n'est pas seulement un pouvoir idéologique: il est aussi un pouvoir politique, militaire et stratégique. L'OTAN est libéral dans ses racines mêmes. Il défend les sociétés libérales, il combat pour le libéralisme. 


Manifestants "pacifiques" contre les forces de l'ordre à Kiev en janvier 2014

Le libéralisme comme nihilisme

Il y a un point dans l'idéologie libérale qui est responsable de la crise actuelle. Le libéralisme est profondément, intrinsèquement nihiliste. Le jeu de valeurs défendues par le libéralisme est essentiellement relié à la même thèse  ̶  la liberté, la libération. Mais dans la vision libérale, la liberté est une catégorie essentiellement négative: elle déclare être libre de (J.S. Mill), et non pas libre tout court. Cela n'est pas accessoire, c'est bien le cœur du problème.

Le libéralisme combat toute forme d'identité collective, tous les types de valeurs, de projets, de stratégies, d'objectifs, de dimensions dans la mesure où ils sont collectivistes, ou du moins non-individualistes. C'est la raison pour laquelle l'un des théoriciens les plus importants du libéralisme, Karl Popper (à la suite de F.V. Hayek), dans son livre majeur "La société ouverte et ses ennemis" (considéré par George Soros comme sa bible personnelle), a déclaré que les libéraux se doivent de combattre toute idéologie ou philosophie politique (de Platon et Aristote à Marx et Hegel) qui pourrait proposer à la société humaine une fin commune, une valeur commune, une signification commune. Toute fin, valeur ou signification dans la société libérale (la société ouverte) doit être strictement individuelle. Ainsi les ennemis de la société ouverte (dont la société occidentale post-1991 en tant que norme globale pour le reste du Monde constitue précisément le modèle) sont concrets. Les principaux ennemis sont le communisme et le fascisme (tous deux issus de la même philosophie des Lumières, mais avec des concepts centraux non-individuels  ̶  la classe dans le marxisme, la race dans le national-socialisme, la nation étatique dans le fascisme). Donc le bon sens du combat libéral contre les alternatives modernes existantes (fascisme ou communisme) est assez évident. Les libéraux déclarent libérer la société du fascisme et du communisme, des deux grandes versions modernes du totalitarisme (ouvertement non-individualiste). Le combat du libéralisme dans le processus de liquidation des sociétés non-libérales est très signifiant: il n'acquiert son sens que dans la mesure où existent des idéologies qui refusent explicitement de considérer l'individu comme la plus haute valeur. Ce contre quoi le combat se mène est très clair. Libération de ce qui est pris pour cible. Mais le fait est que la liberté (telle qu'elle est comprise par les libéraux) est une catégorie essentiellement négative n'est pas ici perçu clairement. Voilà telle société non-ouverte, et son existence factuelle est suffisante pour justifier le processus de libération.


La période unipolaire: menace d'implosion

En 1991, lorsque l'URSS comme dernier opposant à l'Occident libéral est tombée, des Occidentaux (comme F. Fukuyama) ont proclamé la fin de l'Histoire. Ce qui est logique: il n'y avait alors plus d'ennemi sérieux de la société ouverte  ̶  c'est-à-dire plus d'Histoire au sens moderne du terme, plus de lutte entre trois idéologies politiques (libéralisme, communisme et fascisme) héritées des Lumières. Stratégiquement parlant, c'était le moment unipolaire (Ch. Krauthammer). Cette période entre 1991 et 2014, dont les attentats du World Trade Center constituent le point médiant, a réellement été celle de la domination globale du libéralisme. Les axiomes du libéralisme furent acceptés par les principaux acteurs géopolitiques  ̶  y compris la Chine (dans son économie) et la Russie (dans son idéologie, son économie et son système politique).

Ce fut précisément le moment le plus important de l'histoire du libéralisme. Il avait vaincu ses ennemis, mais dans le même temps il les avait perdus. Le libéralisme est essentiellement la libération, la lutte contre ce qui n'est pas encore libéral ou pas libéral du tout. Donc c'est de ses ennemis que le libéralisme acquiert son sens et sa teneur. Quand il y a le choix entre la non-liberté (ce qui est représenté dans une société totalitaire concrète) et la liberté, beaucoup choisissent la liberté sans considérer de quoi ils se libèrent, ni pourquoi ils se libèrent… Tant qu'il y reste une société non-libérale, le libéralisme est positif. Il ne montre son essence négative qu'après sa victoire.

Après la victoire de 1991, le libéralisme s'est engouffré dans sa phase implosive. Après avoir vaincu le communisme aussi bien que le fascisme, il s'est retrouvé seul. Sans plus d'ennemis à combattre. Et ce fut le moment où commença son combat interne, la purge libérale des sociétés libérales essayant d'éliminer les derniers éléments non-libéraux  ̶  le sexisme, le "politiquement incorrect", l'inégalité entre les sexes, tout ce qui subsistait de la dimension non-individuelle dans les institutions de l'État, de l'Église et consorts. Donc le libéralisme a besoin de se libérer d'un ennemi. Autrement il perd sa teneur, son nihilisme implicite devient trop saillant. Le triomphe absolu du libéralisme est dans sa mort.

Telle est la signification idéologique des crises financières de 2000 et de 2008. Les succès, et non les échecs, de la nouvelle économie purement financière (du turbocapitalisme, selon G. Lytwak) sont responsables de cet effondrement. La liberté de faire ce que vous voulez, mais seulement à l'échelle individuelle provoque l'implosion de la personnalité. L'humain passe au royaume de l'infra-humain, aux domaines sub-individuels. Et là il trouve la virtualité. En tant que rêve sub-individuel, en tant que liberté de rien. Là est l'évaporation de l'humain. L'Empire du Rien comme dernier mot de la victoire totale du libéralisme. Le post-modernisme prépare le terrain pour ce recyclage post-historique, auto-référencé de l'absurde.


Barak Obama et Vladimir Poutine

L'Occident cherche un ennemi

Ici, vous pouvez demander: qu'est-ce que cela a à voir avec la guerre contre la Russie (présumée) à venir? Je suis maintenant prêt à répondre.

Le libéralisme a gagné le pouvoir à l'échelle globale. C'est le fait de 1991. Et il a immédiatement commencé à imploser. Il est arrivé à son point terminal et a entrepris de se liquider lui-même. L'immigration de masse, le choc des cultures et des civilisations, les crises financières, le terrorisme virtuel, la montée de l'ethnisme sont les signes de l'approche du chaos. Ce chaos met ainsi l'Ordre en péril. Tout type d'ordre inclut l'ordre libéral lui-même. Plus le libéralisme triomphe, plus il approche de sa fin. Et de la fin du Monde présent. Ici nous traitons avec l'essence nihiliste de la philosophie libérale, avec le Néant comme principe ontologique interne de la liberté par rapport à (moi). Arnold Gehlen, un anthropologue allemand, définit justement l'humain comme un "être défavorisé", Mangelwesen. L'Homme en lui-même n'est rien. Il tient tout ce qui compose son identité de la société, de l'histoire, des peuples, de la politique. Donc s'il retourne à son essence pure il ne peut rien y reconnaître. L'abîme est caché derrière des débris fragmentés de sentiments, de pensées floues, de piètres désirs. La virtualité des émotions sub-humaines est un mince voile derrière lequel il n'y a que les pures ténèbres. Ainsi la découverte explicite des bases nihilistes de la nature humaine est la dernière victoire du libéralisme. Et aussi la fin pour ceux qui ont utilisé le libéralisme pour leur buts personnels, qui sont bénéficiaires de l'expansion libérale, les maîtres de la globalisation.

Donc, afin de sauver le règne des bénéficiaires du libéralisme, il faut un certain retour en arrière. Le libéralisme retrouvera son sens seulement s'il a de nouveau affaire à une société non-libérale. Un pas en arrière, c'est le seul moyen de sauver le reste de l'ordre, de sauver le libéralisme de lui-même. Et là, la Russie de Poutine apparaît à l'horizon. Ni anti-libérale, ni totalitaire, ni nationaliste, ni communiste. Plutôt pas encore trop libérale, pas pleinement libérale-démocrate, pas suffisamment cosmopolite, pas assez radicalement anti-communiste. Mais en voie de libéralisation. Petit à petit. Dans le processus d'ajustement gramscien à l'hégémonie, le transformismo.

Mais dans l'agenda global du libéralisme (les Etats-Unis, l'OTAN), il faut un autre acteur, une autre Russie qui pourrait justifier l'ordre dans le champ du camp libéral, aider à mobiliser l'Occident désagrégé par ses tensions internes, pour se donner un certain sursis par rapport à l'inévitable irruption du nihilisme interne et préserver ainsi le libéralisme de sa fin logique prochaine. C'est pourquoi ils ont vitalement besoin de Poutine, de la Russie et de la guerre. C'est la seule solution pour prévenir le chaos dans l'Occident et sauver ce qui reste de leur Ordre.

Dans ce jeu idéologique, la Russie est censée justifier l'existence même du libéralisme, parce que c'est l'ennemi qui donne son sens au combat de la société ouverte, qui l'aide à se consolider et à continuer de s'affirmer globalement.

L'Islam radical (Al-Qaeda) fut un autre candidat pour ce rôle, mais un tel ennemi manquait de stature. Il fut utilisé, mais à l'échelle locale seulement. Il justifia les interventions en Afghanistan, l'occupation de l'Irak, il aida à renverser Khadafi, et à enclencher la guerre civile en Syrie. Mais il était trop faible et trop primitif dans l'idéologie pour constituer le vrai défi dont les libéraux avaient besoin.

La Russie, l'ennemi géopolitique traditionnel des Anglo-Saxons, est un opposant autrement plus sérieux. Elle colle tout à fait bien au rôle qu'ils lui destinent: la mémoire de la Guerre Froide est encore fraîche. La haine de la Russie est facile à exciter chez les esprits faibles. C'est la raison pour laquelle je pense que la guerre est possible. Elle est idéologiquement nécessaire en tant que dernière chance de repousser l'implosion finale de l'Occident libéral. Un pas en arrière…


Pour sauver l'ordre libéral

Considérant les différentes strates de ce concept de "guerre contre la Russie", je dégagerai les points suivants:

1. La guerre contre la Russie sert à retarder le désordre commun à l'échelle globale. La majorité des pays impliqués dans l'économie libérale, partageant les axiomes et les institutions de la démocratie libérale, dépendants ou directement contrôlés par les Etats-Unis et l'OTAN, sera un peu plus ancrée du côté de l'Occident libéral dans sa quête contre Poutine, le non-libéral. Cela peut servir de réaffirmation du libéralisme comme identité positive, au moment où cette identité se dissout du fait de son essence nihiliste.

2. La guerre contre la Russie pourrait renforcer l'OTAN et surtout ses parties européennes, qui seront à nouveau obligées de considérer l'hyper-pouvoir américain comme quelque chose de positif et d'utile, plutôt qu'obsolète après la Guerre Froide. Dans la peur du péril russe, les Européens se sentiront à nouveaux loyaux envers les États-Unis, leurs sauveurs. Donc le rôle prépondérant des Etats-Unis et de l'OTAN sera réaffirmé.

3. L'Union Européenne se décompose. Le péril russe pourrait empêcher son éventuel éclatement, mobiliser ses sociétés en faisant à nouveau de ses peuples d'ardents défenseurs de leurs libertés et de leurs valeurs face aux pressions de l'empire de Poutine.

4. L'Ukraine et la junte de Kiev ont besoin d'une guerre pour justifier et blanchir toutes les exactions de Maïdan sur le plan judiciaire et constitutionnel, pour suspendre la démocratie (qui pourrait contrarier leur gouvernance dans les districts du Sud-Est, majoritairement pro-russes) et pour instaurer l'ordre nationaliste par des moyens supplémentaires.
Le seul pays qui ne veut pas la guerre est la Russie. Mais Poutine ne peut pas laisser ce gouvernement radicalement anti-russe gérer un pays avec une population à moitié russe et autant de zones pro-russes. S'il laisse passer cela, il sera fini au niveau international et national. Donc il accepte la guerre à contrecœur. Une fois qu'elle sera déclarée, il n'y aura d'autre solution pour la Russie que de la gagner.

Je ne veux pas spéculer sur les aspects stratégiques de la guerre. Je laisse cela à d'autres analystes qualifiés. Je voudrais formuler des idées sur la dimension idéologique de cette guerre.

Vladimir Poutine lors de la conférence de presse sur l'Ukraine le 4 mars 2014

Cadrer Poutine

Cette guerre contre la Russie, c'est la dernière tentative de préserver le libéralisme de l'implosion. Pour qu'elle advienne, les libéraux doivent cadrer la Russie de Poutine idéologiquement  ̶  en l'identifiant comme un ennemi manifeste de la société ouverte. Mais dans le dictionnaire des synonymes des idéologies modernes il n'y a que trois entrées: le libéralisme, le communisme et le fascisme (nazisme). Il est clair que le libéralisme est représenté par tout le monde, tout sauf la Russie (les Etats-Unis, l'OTAN, Euromaïdan, la junte de Kiev). Donc il ne reste que le communisme et le fascisme. Par conséquent, Poutine devient un soviétique, un communiste du KGB. Cette image sera vendue au public le plus stupide d'Occident. Mais certains aspects de la réaction patriotique de la population pro-russe et anti-banderite (défense des statues de Lénine, des portraits de Staline et des mémoriaux de la Seconde Guerre mondiale) pourraient confirmer cette idée. Le nazisme et le fascisme sont trop loin de Poutine et de la Russie moderne, mais le nationalisme russe et l'impérialisme russe seront convoqués dans la construction de l'image du Mal. Ainsi Poutine est un nationaliste, un fasciste et un impérialiste. Cela fonctionnera avec les autres Occidentaux. Poutine peut être les deux  ̶  communiste et fasciste en même temps, donc il sera désigné comme un national-bolchévique (mais c'est un peu compliqué à vendre au public post-moderne occidental complètement ignorant). Il est évident qu'en réalité Poutine n'est ni communiste, ni fasciste, ni les deux. Il est un homme politique réaliste (au sens des relations internationales  ̶  c'est pourquoi il apprécie Kissinger et Kissinger l'apprécie en retour). Il n'a pas la moindre idéologie. Mais il sera obligé de rentrer dans le cadre idéologique. Cela ne dépend pas de lui. Ce sont les règles du jeu. Dans la course vers la guerre contre la Russie, Poutine sera circonscrit dans ce cadre et c'est là l'aspect le plus intéressant et le plus passionnant de la situation.

La grande idée avec laquelle les libéraux vont tenter de cadrer Poutine idéologiquement sera celle de l'ombre du passé, du vampire, du "quelque chose qui revient". Ici précisément est le "pas en arrière" pour préserver le libéralisme d'une implosion finale. Le message est que le libéralisme est vraiment vivant et florissant, puisqu'il y a quelque chose dans le monde duquel nous devons tous nous libérer. La Russie devient l'objet de la libération. Le but est de libérer l'Ukraine (l'Europe, l'humanité) de la Russie, et au final de libérer la Russie elle-même de son identité non-libérale. Donc nous avons un ennemi. Un tel ennemi donne au libéralisme une nouvelle raison d'être. Donc la Russie est le défi du passé pré-libéral lancé au présent libéral. Sans ce défi, il n'y a plus de vie dans le libéralisme, plus d'ordre dans le monde, tout se dissout et implose. Avec ce défi, le géant en déclin du libéralisme trouve une nouvelle vigueur. La Russie est là pour sauver les libéraux.

Mais pour que cela soit, la Russie doit être idéologiquement désignée comme quelque chose de pré-libéral. Ainsi, elle sera communiste, fasciste et au final national-bolchéviste. Telle est la règle. Donc entre combattre la Russie, juste envisager de la combattre ou ne pas la combattre, il y a un impératif plus profond: la cadrer idéologiquement. Cela sera fait de l'intérieur et de l'extérieur. Ils essaieront d'obliger la Russie à se conformer au communisme ou au nationalisme, ou il traiteront la Russie comme si elle était communiste ou nationaliste. C'est un jeu de masques.


La Russie post-libérale: la guerre de la Quatrième Théorie Politique

Je propose les conclusions suivantes.

Nous devons lutter consciemment contre toutes les tentations de désigner la Russie comme un pouvoir pré-libéral. Nous devons ne pas laisser les libéraux retarder leur fin prochaine à nos dépens. Dans ce but, nous devons présenter la Russie non comme une entité pré-libérale, mais comme une force révolutionnaire post-libérale qui lutte pour un autre avenir pour tous les peuples de la planète. La guerre russe se fera non pour les intérêts nationaux des Russes, mais pour le juste monde multipolaire, pour une réelle dignité et une réelle liberté positive  ̶  non pas la "liberté de" mais la "liberté pour". Dans cette guerre, la Russie deviendra un exemple de défense de la Tradition, des valeurs organiques conservatrices, de la vraie libération d'avec la société ouverte et ses bénéficiaires  ̶  l'oligarchie financière globale. Cette guerre n'est pas contre les Ukrainiens ou une partie des Ukrainiens. Ni contre l'Europe. Elle est contre le (dés)ordre mondial libéral et nous ne sauverons pas le libéralisme: nous allons le tuer une bonne fois pour toutes. La modernité a essentiellement tort. Nous sommes le point final de la modernité. Pour ceux qui ont fait de la modernité leur destinée propre, ou qui ont consciemment laissé faire cela, cela signifiera la vraie fin. Mais pour ceux qui sont du côté de la vérité éternelle de la Tradition, de la Foi, de la spirituelle et immortelle essence humaine, ce sera un nouveau commencement.

A présent, le combat le plus important est celui pour la Quatrième Théorie Politique. C'est l'arme avec laquelle nous pourrons éviter la diabolisation de Poutine selon les vœux des libéraux, et réaffirmer la Russie comme un pouvoir idéologique post-libéral en lutte contre le libéralisme nihiliste, en vue d'un avenir multipolaire et réellement libre.

Alexandre Douguine



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