samedi 15 mars 2014

"La vie est aux passionnés, aux démesurés"

« La mort violente est le fondement de la civilisation, 
du contrat social, de n'importe quel pacte.
C'est la seule certitude.  »
Drieu La Rochelle, "Etat civil" 1921



Le 15 mars 1945 l'écrivain Pierre Drieu La Rochelle se donne la mort, échappant ainsi à l'opprobre assassine des tribunaux vengeurs de l'épuration. Il laisse un petit mot à sa gouvernante : "Gabrielle, laissez moi dormir cette fois", sa mort sera enregistrée le lendemain.

Drieu est né avec le modernisme et son âme a été forgée dans le creuset de la 1ère guerre mondiale qui élèvera sa pensée traumatisée vers le rêve d'une Europe unifiée, traditionnelle et anti matérialiste, impériale et romantique...

"Un peuple qui n'a que le sens du confort ne se prépare à rien de ce qui est la vie, la vraie vie. Ce n'étaient pas nos instituteurs ni nos professeurs qui pouvaient nous apprendre ce qu'est la vie. Ils nous parlaient du progrès, de la paix perpétuelle, du confort définitif pour toute l'humanité. Mais, la vie sur cette planète, ce n'est pas çà : ce sont des tremblements de terre, des raz-de-marée, des cyclones, des tempêtes, des incendies, des épidémies, des difficultés sociales, conjugales, etc. La vie ne peut être tranquille et confortable depuis la naissance jusqu'à la mort - ou bien elle ressemblerait à la mort" (Drieu, "Les chiens de paille" 1944)


UN EUROPÉEN PAR DESSUS TOUT

« … mon but politique essentiel a été, est et sera toujours la constitution des Etats-Unis d’Europe. » (Drieu, "Genève ou Moscou" 1928)

Ce "français d'Europe", cet écrivain lumineux proche des surréalistes, nous laisse un des plus beaux témoignages d'amour pour l'Europe des patries charnelles.

Drieu prend conscience dès la fin du premier conflit mondial auquel il a prit part héroïquement, d'un basculement de l'Histoire et de l’inéluctable naufrage de la société matérialiste dans une Europe déchirée par le nationalismes étriqués des Etats nations. Il croit que « l’Europe viendra à bout des patries qui la déchirent. » (L’Europe contre les patries, 1931)

« [Les anciennes patries] sont de vieilles dames gâteuses qui, tardant à mourir, empêchent d’hériter une grande femme que j’aime et qui s’appelle l’Europe. » (Drieu "Drôle de voyage", 1933)

Drieu est résolument tourné vers le projet d'une Europe fédérale de l'Atlantique à l'Oural, il se rapproche du socialisme fascistes et adhère dans un premier temps au Parti Populaire Français de Jacques Doriot. Mais il est attentif à la révolution national socialiste allemande qui elle aussi évoque une dimension européenne.


LE PARI DE LA COLLABORATION

« Tous les moyens sont bons, je puis aussi bien m’emparer de ce moyen que m’offre la révolution hitlérienne que de n’importe quel autre pour aller vers la suppression des frontières en Europe. » (Drieu "Socialisme fasciste", 1934)

Pendant l'occupation, il soutient le projet d'une internationale fasciste menée par le IIIème Reich. « C’est maintenant qu’il faut entrer dans le fédéralisme et qu’il faut mettre fin au nationalisme intégral et à l’autonomisme patriotique. »

Drieu voit dans la conquête hitlérienne, la possibilité de cette renaissance européenne tant espérée, libérée de ses patriotismes nationaux meurtriers qui l'ont étouffé dans des guerres fraternelles, car dit-il avec justesse « Un peu d’Histoire divise les Européens, mais beaucoup d’Histoire les unit. » (Drieu, "Le Français d’Europe", article écrit en 1942)


« L’Europe ne peut pas vivre sans ses patries et, certes elle mourrait si en les tuant elle détruisait ses propres organes ; mais les patries ne peuvent plus vivre sans l’Europe. Nées de l’Europe, elles doivent retourner à l’Europe. Elles l’ont déchirée au temps de leur croissance merveilleuse, comme des enfants qui s’émancipent cruellement de leur mère pour dévorer leur part de destin ; mais aujourd’hui il leur faut se réfugier et se revigorer en elle … Voici que de nouveau finit le temps printanier des cités et des patries, des principautés et des royaumes : voici revenu le temps estival des empires. Après Athènes, c’est l’empire d’Alexandre ou de César. » ( Drieu, "Le Français d’Europe", article écrit en 1941)

Alors que l'auteur du remarqué "Gilles" (1939), continue son travail de romancier, Drieu s'engage de plus en plus dans l'essai politique et le journalisme en devenant notamment Directeur de la Nouvelle Revue Française de 1940 à 1943, s'engageant ainsi dans un collaborationnisme officiel avec les autorités allemandes.

« Croire à la possibilité de l’entente entre la France et l’Allemagne, c’est pour moi croire à la possibilité de l’entente européenne. » (Drieu, interview, décembre 1940)

Drieu élabore une métapolitique occidentale, évolution logique des patries vers "le rêve d'Empire" partagé. La guerre qui précipite alors les nations dans un destin continental peut être fondatrice mais seulement mue par un idéal européen supérieur aux nations : « Les masses ne peuvent s’ébranler pour la défense de l’Europe que si le mythe d’Europe et le mythe du socialisme se sont clairement unis et si cette union se manifeste par des actes décisifs. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. » (Drieu article, mars 1944)

A la fin de la guerre, Drieu est déçu, il se tourne vers les spiritualités orientales et même le stalinisme tout en continuant sa collaboration en tant que journaliste.

« L’Allemagne a eu peur de cesser d’être elle-même pour devenir l’Europe ; son aigle n’est pas devenu un phénix prêt à renaître de ses cendres.
Mais est-il donc trop tard ? Est-ce que la communauté des souffrances dans les massacres russes et américains, les incendies, les ruines, ne va pas confondre occupants et occupés, conquérants et conquis, défenseurs et défendus ?
(…) Qui pourra jamais relever l’Europe de ses ruines, sinon le socialisme ? Ce ne seront certes pas les banques ni les trusts .
Il est temps que les Allemands, non seulement proclament, mais réalisent le socialisme européen sur les ruines de l’Europe. Car, dans ces ruines, il y a encore nos âmes à défendre. » (Drieu "Pauvre Europe", article écrit en avril 1944)




LA MORT VOLONTAIRE

A la fin de la guerre, traqué par des résistants de la dernière heure, bornés et assoiffés de vengeance. Mais certains hommes honnêtes veulent le protéger comme Malraux, ou le célèbre résistant d'Astier de la Vigerie devenu ministre, mais Drieu, désabusé, refuse la clandestinité. 

« Le suicide, c'est un acte de ceux qui n'ont pu en accomplir d'autres.  » (Drieu, "Le feu follet", 1931)

Drieu est désabusé au milieu des ruines de l'Europe et de son rêve

La veille de sa mort volontaire, il écrit dans "Récit secret" : "Soyez fidèle à l’orgueil de la Résistance comme je suis fidèle à l'orgueil de la collaboration, Ne trichez pas plus que je ne triche. condamnez moi à la peine capitale" ( Drieu, Récit secret" 1945)

Son suicide, est l'aboutissement d'une longue réflexion sur la mort, et les circonstances dans lesquelles il passe à l'acte, ne sont qu'un facteur déclenchant. La mort volontaire ici n'est que l'ultime étape d'un quête intérieure de la pureté de l'âme et la possibilité d'une cohérence de l'existence engagée car  "la vie, c'est un seul jet" écrivait le soldat de la Grande Guerre (Drieu, la Comédie de Charleroi 1934)
Il fait une première tentative le 11 août 1944 puis une deuxième quelques jours plus tard à l’hôpital où il avait été emmené.

L'homme qui a cessé d'écrire, est tourmenté par la mort qu'il considère comme le seul prolongement possible de son rêve inachevé. Il ouvre les pages du "Récit secret", testament littéraire où il confie son intention de sauver l'encre de l'oubli des hommes, par le don du sang, purifié par le sacrifice.

« Je ne croyais nullement, en me donnant la mort contredire à l'idée que j'avais toujours sentie vivante en moi de l'immortalité  » (Drieu, "Récit secret", 1945)

Quelques heures plus tard Pierre Drieu La Rochelle, décidera d'être lui même l’exécuteur de son destin, 37 jours après l'assassinat du poète Robert Brasillach.


Drieu incarne l'âme européenne par delà le bien et le mal et, à l'heure où les démons de nos misérables intérêts nous invitent à de nouveaux conflits fraternels, il est important de rappeler à nos coeurs le rêve laissé en héritage par cet amoureux de l'Europe et qu'il nous appartient enfin de réaliser.

Erwan Castel Cayenne le 15 mars 2014

Remerciements particuliers
au blog  incontournable pour ses articles sur Drieu le lien ici : Le chemin sous les buis
au site européen pour les citations de Drieu : VOX NR


"A l’image de ces roues enflammées que les Germains font rouler du haut des collines dans la nuit du solstice d’été, votre pensée, Drieu, forme un cercle parfait. La chambre solitaire de 1945 rejoint la tranchée de 1915. Trente ans ne sont plus qu’une seconde d’éternité. Comme les lointains ancêtres vikings, vous avez vécu une grande aventure. Vous avez risqué votre peau et vous avez risqué votre âme. "On ne va jamais aussi loin qu’en soi même". Quel long voyage… Et nous voici sans vous".

Jean Mabire "Drieu parmi nous"
(Merci au blog incontournable, "Le chemin sous les buis" pour la citation)


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