lundi 3 mars 2014

L'escalade ukrainienne


Tandis qu'en Europe de l'Ouest, les populations insouciantes se précipitent en liesse dans les cortèges d'un carnaval ayant perdu toute sa symbolique fonctionnelle au profit d'un consumérisme délétère, en Crimée, les forces armées reprennent la situation en main. 

Cette fois il semble qu'au yeux de Poutine, l’interventionnisme occidental soit effectivement allé trop loin dans les affaires de l'Ukraine, toujours considérée comme un glacis de l'empire. D'ailleurs aujourd'hui même, notre pyromane national Bernard Henri Lévy nous gratifiant d'une deuxième intervention pitoyable et à Kiev, appelant violemment l'Europe à une confrontation avec la Russie, confirme par son irresponsabilité (mais franche) les accusations du Kremlin.

Depuis le coup d'Etat qui a renversé Viktor Ianoukovitch, alors que l'union nationale aurait du être la priorité du gouvernement provisoire, ce dernier s'est empressé d'exprimer sa russophobie, interdisant par exemple l'usage de la langue russe parlée par plus de 30% de la population (les autres langues étant l'ukrainien, le ruthène et le biélorusse) en nommant procureur général d'Ukraine Oleg Makhnitski un extrémiste du parti Svoboda, connu pour ses propos bellicistes anti russes.

Tout semble être mis en place pour un éclatement violent de l'Ukraine de part et d'autre du fleuve Dniepr dont l'Histoire a déjà mainte fois rougit les eaux, notamment durant le XX°siècle. 
En effet l'Ukraine a été le théâtre du plus important génocide moderne (Holodomor) où les staliniens ont exterminé par une famine planifiée environ 10 millions de personnes. Cette tragédie, à laquelle il faut rajouter les annexions de territoires par les soviétiques, les pertes effroyables (8 millions de morts) subies pendant la guerre , laissent dans les mentalités de profondes cicatrices.

Ces stigmates de l'Histoire, l'opposition ukrainienne et les diplomaties occidentales, les ont utilisées, s'appuyant sur cette mentalité anti-russe logique mais dangereuse, pour rallier la sympathie d'une partie de la population écœurée par la politique de Ianoukovitch et hypnotisée par les mirages de l'économie de marché occidentale. 

Vladimir Fedorovski est un écrivain russe vivant en France, mais surtout c'est un ancien diplomate soviétique très actif moment de la perestroïka engagée par Gorbatchev et qui clôturera l’ère soviétique. Il est ukrainien par son père, héros de la guerre, et russe par sa mère, spécialiste de la planification soviétique. 

Il connaît donc parfaitement les enjeux, les menaces et les acteurs de ce conflit, mieux que ce bouffon de BHL, ou même les forces politiques en présence, qui sont soumises aux lobbying d'intérêts financiers internationaux.

Dans une analyse pertinente et sans ambages (le lien ci après), Vladimir Fedorovski, qui déplore le manque de dialogue, responsable selon lui de l'envenimation du conflit, décrit le jeu pragmatique d'un Poutine faisant preuve "d'un vrai savoir faire", volant, malgré des fautes du gouvernement ukrainien déchu, de "vraies victoires" en "fausses défaites".
Quant à la C.E.E, l'ancien diplomate russe dénonce son ignorance de la réalité russe ukrainienne et son mépris de la diplomatie, et il regrette amèrement que la France ait abandonné le rôle de médiateur indépendant qu'elle avait acquise avec De Gaulle sur le plan de la scène internationale..

Pendant ce temps là l'Ukraine, mais aussi l'Europe sont au bord du désastre, et
sous les cagoules de ce drôle de carnaval sanglant, les visages se crispent, tandis que les diplomaties occidentales, qui cherchent désespérément à instaurer enfin un dialogue précédemment méprisé, découvrent brutalement que l'Ukraine n'est pas la Libye, à l'exception bien sûr de BHL, qui continue ses conneries... 

Poutine quant à lui, comme précédemment en Syrie, gardant la tête froide et les cartes en main, redevient le maître du jeu...

Mais n'est-il pas déjà trop tard et saura t-il ici encore, nous éviter un guerre désastreuse ?

Erwan Castel, Cayenne le 3 mars 2014

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Comprendre la géopolitique de l'Ukraine en 5 mn

Source: Le Monde.fr

LA SOURCE DU DOCUMENT
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Ukraine : "Poutine se conduit en maître du jeu"

Vladimir Fedorovski, ancien diplomate soviétique, analyse pour francetv info la manière dont le président russe a pris la main sur le dossier ukrainien. 

Vladimir Poutine avant une rencontre avec des ministres européens, concernant la crise ukrainienne, le 21 février.  (ALEXEY DRUZHININ / RIA-NOVOSTI / AFP)
Entretien pour "Francetv info" le 2 mars 2014

A quoi joue Vladimir Poutine ? Après avoir obtenu l'aval du Parlement russe pour intervenir en Ukraine, il semble désormais temporiser, tandis que la communauté internationale hausse le ton.

"Poutine fait preuve d'un vrai savoir-faire", estime Vladimir Fedorovski, ancien conseiller diplomatique auprès de Gorbatchev. L'ancien diplomate connaît particulièrement bien l'Ukraine. Son père en était originaire. Son dernier livre intitulé Le roman des espionnes (éditions du Rocher) parle longuement du KGB qui a formé l'actuel patron du Kremlin. Pour Francetv info, il décrit la manière dont Poutine a su manoeuvrer pour prendre la main sur le dossier ukrainien.


Francetv info : Comment analysez-vous le comportement de Vladimir Poutine sur le dossier ukrainien ? 

Vladimir Fedorovski : Dans cette crise, Poutine a fait preuve d'un vrai savoir-faire. A mes yeux, l'affaire ukrainienne s'est nouée en trois étapes. Et à chaque fois, soit il a remporté une vraie victoire, soit il a subi une fausse défaite. En trois actes, il a su montrer qu'il sait diriger le cours des évènements. Il se conduit en maître du jeu. L'homme n'a pas été formé au KGB pour rien.

Francetv info : En quoi a-t-il remporté la première manche de cette confrontation ?

D'abord à cause d'une faute grave des Occidentaux. Quand ils ont proposé aux Ukrainiens un contrat d'association, les Européens n'ont pas voulu parler avec Poutine. C'était nier la réalité la plus élémentaire : 30% de l'industrie ukrainienne sont tournés vers la Russie, 60% des travailleurs produisent directement ou indirectement pour le grand voisin... Autre réalité : 40% du gaz livré en Allemagne proviennent de Russie.

On s'en souvient, Poutine a dégainé son carnet de chèques en proposant 15 milliards d'euros d'aide à l'Ukraine face aux quelques dizaines de millions des Européens. Des Européens qui n'ont jamais offert à l'Ukraine la transformation de leur économie d'État en une économie de marché. Des Européens qui sont divisés quand ils regardent vers l'est : les Allemands privilégient le dialogue alors que l'Europe centrale vomit les Russes et souhaite établir un véritable cordon sanitaire. Au milieu de tout ça, la France ne joue pas le rôle qui devrait être le sien : soutenir une voie intermédiaire, singulière comme le général de Gaulle l'a fait en son temps.

Poutine a alors misé sur un individu qu'il n'apprécie pas vraiment. Ianoukovitch [l'ancien président ukrainien aujourd'hui déchu] n'est pas très subtil, il a été deux fois pénalement condamné, mais dans un premier temps il faisait l'affaire. Cette première étape se solde donc pour Poutine par une victoire à la Pyrrhus.

Ensuite, le sang a coulé à Kiev. La réprobation a été mondiale. Ça n'est pas une victoire pour Poutine...

Certes, mais c'est une vraie fausse victoire des Occidentaux. Poutine s'est appuyé sur un faux leader dont il a sous-estimé la faiblesse. Faire tirer sur la foule est un crime et une tragique bêtise politique. Au final, il a trouvé lamentablement refuge en Russie. Les gens de l'opposition sont arrivés en force et dans une grande incohérence. Ioulia Timochenko a été libérée. J'avais moi-même, pour une fois, signé une pétition pour cela.

Mais deux redoutables préalables restaient en suspens : éviter la partition de l'Ukraine et surtout la guerre civile. Les foyers de tension potentiels sont nombreux. Il y a des problèmes religieux dont on ne parle jamais, des disparités d'usage de langue. Or, les nouvelles autorités ont pris des décrets dont l'un par exemple interdit la langue russe pourtant indispensable dans le pays. Cette étape, Poutine a immédiatement vu le bénéfice qu'il pouvait en tirer.

C'est la période que nous vivons. La stratégie de la tension mise en place par Poutine est-elle soutenue par les Russes eux-mêmes ? 

Ne vous trompez pas ! Poutine ne cesse de renforcer ses positions, tous les sondages le montrent. A l'intérieur de la Russie, les gens s'attendent à la guerre. Ils suivent leur chef, celui qui dit : "après les insignes faiblesses de Gorbatchev et Eltsine, moi je ne reculerai pas, je fais face aux complots qui s'organisent contre nous." Quitte à jouer un remake de la guerre froide.

Et au niveau mondial, qui pourrait accompagner le leader russe sur une voie aussi dangereuse ?

La Chine examine avec attention les événements. Poutine pourrait trouver en elle un certain soutien. D'autant qu'actuellement les relations entre Pékin et Washington ne sont pas au beau fixe. Encore une fois, en bon espion, Poutine joue sur tous les tableaux, le chaud et le froid. Mais là, la menace de confrontation est à prendre au sérieux.

Et l'Europe ? Poutine dirige-t-il aussi la manœuvre à son égard ?

L'Europe a enfin pris conscience qu'il fallait parler à Poutine et c'est ce à quoi l'on assiste depuis quelques jours avec des conversations téléphoniques au plus haut niveau. L'Europe qui sait bien que s'il devait y avoir une confrontation, les réfugiés déferleraient en Russie mais aussi au moins en Pologne. Déjà les Ukrainiens ont fait savoir qu'ils voulaient une suppression des visas. Autant dire que des travailleurs venus de là-bas pourraient arriver dans l'UE, ce qui n'est pas sans poser problème. Toutes ces réalités, Poutine les connaît. Et il en joue.
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L'interview de Vladimir Fedorovski le lien de la source ici : Poutine, maître du jeu

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