jeudi 21 avril 2016

L'âme de la Terre

Éloge de la forêt


La forêt se dérobe à la lumière et c’est ainsi qu’elle dure. 
Certes elle assimile les richesses du soleil, 
mais les transforme, les élabore, les conserve. 
Il y a une grande force dans ce retrait, dans ce recueillement. 
Je voudrais être un arbre, un arbre qui marche.

Journal 
Jacques de Bourbon Busset



La forêt est sacrée, car elle nourrit, et protège l'Homme depuis des milliers de générations. D'ailleurs les anciens y avaient leurs sanctuaires et vouaient des cultes aux principes divinisés orchestrant l'harmonie de ce royaume infini. Parmi les êtres vivant dans ce sanctuaire sous la protection de Diane, Cernummos ou Arduinna, l'arbre sacré fait figure de pilier central, reliant les mondes entre eux, du souterrain au céleste. Il est l'Irminsul des germains ou l'Ygdrasill des scandinaves, le chêne des celtes ou le Kumaka des wayanas.

Il y a quelques jours, dans la commune bretonne de Plouray, des abrutis (je ne trouve pas de noms moins grossiers) ont mis le feu à des chênes multiséculaire. Acte gratuit et fait divers pitoyable, ce geste n'en est pas moins révélateur de la perdition de l'Homme moderne, qui après avoir abandonné son lien mystique avec cette Terre qui le porte, le nourrit et le protège, attaque ce qui symbolise le plus cette communion ancienne et vitale : son arbre sacré.

Charlemagne, cet empereur génocidaire, au cours de ses croisades fusionnant l'hégémonie du Vatican à son ambition territoriale, fit abattre en 772 l'arbre sacré des saxons pour les humilier. L'acte barbare commis à Plouray n'est pas comparable avec le crime de Charlemagne, il est pire car conduit par l'ignorance et la stupidité, il n'aucune justification  !

C'est un acte matricide...

L'article sur le chêne de Plouray,  le lien ici : Ouest France

14 avril 2016: le chêne de Rosterc'h vieux de plus de 800 ans est incendié 

Enfant, j'ai été initié aux forêts par mes parents qui m'y emmenaient chaque semaine, forêts d'Alsace ou de Bretagne, de Provence ou de Normandie... J'y découvrais l'harmonie possible entre l'Homme et la Nature, jusque dans les ruines de ces vieux châteaux à qui les racines et les lierres insérés dans la pierre semblaient redonner vie. Le soir je retrouvais avec délice l'univers féerique de ces ombres sylvestres dans les contes et légendes de ma terre bretonne. 

Plus tard, ayant répondu à l'appel de la tradition familiale c'est en tant que soldat que j'abordait les lisières de ce monde inco nu, a la fois dangereux et protecteur et la forêt devint un terrain favori et coutumier, du cross matinal aux caches d'observation opérationnelles... C'est à cette époque que mes sens aiguisés ont commencé à entendre mais sans le comprendre le silence de ce paradis terrestre surtout la nuit quand le cri d'une orfraie réveille dans notre mémoire collective des fulgurances préhistoriques. 

Il y a 20 ans j'ai vécu mon "appel de la forêt" cette compagne que ma nouvelle vie civile trop urbaine avait repoussé à l'horizon... À la même époque, mon retour à un paganisme panthéiste donna à cet appel la dimension d'une quête mystique et vitale.
Ce futalors la Guyane et son royaume sylvestre qui m'initia à ce monde féerique où l'ordre prend l'apparence du désordre et là lutte transfigure l'amour. J'ai appris a aimer ce magma de vie jusqu'aux remugles des mares chantantes. Chaque trace humaine ou animale suivie sur les layons ou les criques de Guyane nourrissait ma curiosité sans pouvoir en étancher la soif...

Puis un autre appel, celui du devoir, mais tout aussi passionnel me fit re tourner en Europe où une guerre venait d'éclater dans le Donbass, terre d'union avec l'Eurasie victime de l'agression du Nouvel Ordre Mondial boulimique et meurtrier. Plus d'un an aux côtés de cette rébellion chargée d'espérance pour tous les peuples asservis à ce Monde moderne contre Nature. Mais j'ai su dès les premiers mois, et peut-être égoïstement, que si la guerre ne me couchait pas au pied des terrils, mes pas m'éloigneraient un jour de cette steppe trop vide de sanctuaires forestiers. 

Imprégné par cette rébellion du Donbass, la forêt représente également, plus que jamais, cette espace mental inviolable sous les frondaisons duquel l'Homme défend farouchement sa liberté. Face à la dénaturation spirituelle de l'Homme anthropocentré, ce que Ernst Jünger nommait "le recours au forêts" devient la seule alternative pour qui ne veut pas sombrer dans la folie suicidaire des paradigmes artificiels d'une société individualiste et consumériste. 

Aujourd'hui, j'aspire à retrouver le silence chuchoteur de secrets forestiers qui je l'espère m'aideront à répondre à ce nouvel appel qui est celui de l'écriture et de l'étude nouvelle aux côtés des êtres que j'aime.

Erwan Castel, à  Donetsk le 21 avril 2016  


Forêts

Albert Samain

Vastes Forêts, Forêts magnifiques et fortes,
Quel infaillible instinct nous ramène toujours
Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours
Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes ?

Le murmure éternel de vos larges rameaux
Réveille encore en nous, comme une voix profonde,
L’émoi divin de l’homme aux premiers jours du monde,
Dans l’ivresse du ciel, de la terre, et des eaux.

Grands bois, vous nous rendez à la Sainte Nature.
Et notre coeur retrouve, à votre âme exalté,
Avec le jeune amour l’antique liberté,
Grands bois grisants et forts comme une chevelure !

Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer ;
Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne ;
L’horreur des lieux sacrés au loin vous environne,
Et vous vous lamentez aussi haut que la mer !

Quand le vent frais de l’aube aux feuillages circule,
Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux ;
Et rien n’est plus superbe et plus religieux
Que votre grand silence, au fond du crépuscule…

Autrefois vous étiez habités par les dieux ;
Vos étangs miroitaient de seins nus et d’épaules,
Et le Faune amoureux, qui guettait dans les saules,
Sous son front bestial sentait flamber ses yeux.

La Nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières
Où l’herbe était foulée aux pieds lourds des Silvains,
Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins,
Le Centaure au galop faisait rouler des pierres.

Votre âme est pleine encor des songes anciens ;
Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves,
Les beaux soirs où la lune argente l’eau des fleuves,
Fait tressaillir encor vos grands chênes païens.

Les Muses, d’un doigt pur soulevant leurs longs voiles
À l’heure où le silence emplit le bois sacré,
Pensives, se tournaient vers le croissant doré,
Et regardaient la mer soupirer aux étoiles…

*
**

Nobles Forêts, Forêts d’automne aux feuilles d’or,
Avec ce soleil rouge au fond des avenues,
Et ce grand air d’adieu qui flotte aux branches nues
Vers l’étang solitaire, où meurt le son du cor.

Forêts d’avril : chansons des pinsons et des merles ;
Frissons d’ailes, frissons de feuilles, souffle pur ;
Lumière d’argent clair, d’émeraude et d’azur ;
Avril ! … Pluie et soleil sur la forêt en perles ! …

Ô vertes profondeurs, pleines d’enchantements,
Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses,
Avec votre mystère, et vos retraites closes,
Comme vous répondez à l’âme des amants !

Dans le creux de sa main l’amante a mis des mûres ;
Sa robe est claire encore au sentier déjà noir ;
De légères vapeurs montent dans l’air du soir,
Et la forêt s’endort dans les derniers murmures.

La hutte au toit noirci se dresse par endroits ;
Un cerf, tendant son cou, brame au bord de la mare
Et le rêve éternel de notre coeur s’égare
Vers la maison d’amour cachée au fond des bois.

Ô calme ! … Tremblement des étoiles lointaines ! …
Sur la nappe s’écroule une coupe de fruits ;
Et l’amante tressaille au silence des nuits,
Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines…

*
**

Forêts d’amour, Forêts de tristesse et de deuil,
Comme vous endormez nos secrètes blessures,
Comme vous éventez de vos lentes ramures
Nos coeurs toujours brûlants de souffrance ou d’orgueil.

Tous ceux qu’un signe au front marque pour être rois,
Pâles s’en vont errer sous vos sombres portiques,
Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques,
Écoutent dans la nuit parler de grandes voix.

Tous ceux que visita la Douleur solennelle,
Et que n’émeuvent plus les soirs ni les matins,
Rêvent de s’enfoncer au coeur des vieux sapins,
Et de coucher leur vie à leur ombre éternelle.

Salut à vous, grands bois à la cime sonore,
Vous où, la nuit, s’atteste une divinité,
Vous qu’un frisson parcourt sous le ciel argenté,
En entendant hennir les chevaux de l’Aurore.

Salut à vous, grands bois profonds et gémissants,
Fils très bons et très doux et très beaux de la Terre,
Vous par qui le vieux coeur humain se régénère,
Ivre de croire encore à ses instincts puissants :

Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts d’écailles,
Piliers géants tordant des hydres à vos pieds,
Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers,
Chênes de cinq cents ans tout labourés d’entailles,

Vivez toujours puissants et toujours rajeunis ;
Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce
Et versez-nous la paix, la sagesse et la force,
Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis.

(octobre 1896)

Albert Samain, Symphonie héroïque

1 commentaire :

  1. Quelques bibliothèques en ligne :

    http://www.freepdf.info
    http://www.balderexlibris.com
    http://www.histoireebook.com
    http://www.aryanalibris.com
    http://www.pdfarchive.info
    http://www.the-savoisien.com
    http://www.aldebaranvideo.tv

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